MAURICE CAREME (1899-1978) – Le visage méconnu

par Daniel COLOGNE

Né à Wavre, en Brabant wallon, et décédé à Anderlecht, en banlieue bruxelloise, Maurice Carême est généralement cantonné dans la littérature pour enfants.

Parmi ses recueils de contes et de poèmes, Le Petit Larousse Illustré (édition de 2002) ne retient que La Lanterne magique :

 » Mon coeur vient de s’ouvrir

Comme un abricot mûr.

Sa joie coule et murmure

Heureuse de s’offrir. »

Les critiques les mieux inspirés élèvent Maurice Carême au rang de poète du terroir. L’Heure de Grâce renferme quelques variations saisonnières sur les villages brabançons couronnés de bois et de coteaux.

« Je te regarde, neige, effacer peu à peu

Le Brabant sobrement crayonné par l’hiver. »

« Une chaleur sucrée, en sourdine, travaille

A dorer chaque gerbe, à gonfler chaque fruit ;

Et sous la clarté vive où le moindre objet luit,

Le Brabant tout entier craque au milieu des pailles. »

Mais il existe un Maurice Carême dévoré par l’inquiétude, et pas seulement à l’approche du trépas, comme dans ces beaux vers d’Images perdues :

« Je ne me connais plus moi-même,

Mon âme va se dénudant.

Je suis à la merci du vent

Qui se lève dans mes poèmes,

A la merci du premier mort

Qui me traverse à l’improviste,

A la merci d’un arbre tors,

D’un chien errant, d’un regard triste. »

L’angoisse de Maurice Carême se nourrit aussi au spectacle d’un monde ravagé par la violence et les guerres. Le Voleur d’étincelles rêve d’une planète où « on a brisé tous les fusils ». Ce pacifiste ne pouvait pas rester insensible à la douleur de l’humanité souffrante et se réfugier dans « la poésie pure » (Orosco Munoz), dans la perfection formelle qui, dans La Maison blanche, revêt la parure d’une initiation compagnonnique :

« Mon métier n’est-il pas celui des artisans

Qui, dans un atelier tranquille, aiment parfaire,

Comme un meuble de prix, une table en bois blanc ? »

Un voyage aux Etats-Unis révèle à Maurice Carême l’horreur de la misère à travers les « cahutes de bois recouvertes de tôles ondulées, navrantes de pauvreté, de laideur, où s’entassent les nègres rejetés du monde des blancs » (La Passagère invisible).

Il sait désormais que le poète n’est rien

« Sans un cœur attentif

Aux rumeurs de la foule »

Surtout si cette foule est celle des opprimés.

« Tu voudrais me parler, mon cœur, de tant de choses

Toi qui m’entends chanter l’oiseau et la rose

Quand il est tant d’yeux las et de corps douloureux. »

Il n’est parfois pas loin de dénoncer dans la foi religieuse un alibi dispensant de prendre en considération le pénible labeur humain :

« Tu auras savouré tes pommes

En remerciant le Seigneur,

Mais tu oubliais les faucheurs

Coupant le pain de tous les hommes »

(La Flûte au Verger)

Ailleurs, on voit Maurice Carême décrire une scène rurale d’expropriation :

« On vendit le chien, et la chaîne,

Et la vache, et le vieux buffet,

Mais on ne vendit pas la peine

Des paysans que l’on chassait ».

Face à la rudesse de certaines réalités sociales, le poète en vient à rêver d’un nouvel âge d’or en des termes imagés qui rappellent les grands écrivains grecs et latins :

« Dans ma blanche maison, j’ai songé bien des fois

A un monde plus généreux qu’une corbeille

Pleine de noix dorées, de raisins et de pêches

Où chacun puiserait pour l’autre de la joie,

Où le pain quotidien luirait comme un soleil ».

En lisant ces vers aux accents virgiliens, on mesure la distance qui sépare la réputation de Maurice Carême, auteur facile de récitations pour la Saint-Nicolas, et son vrai visage d’homme tourmenté qui, parlant de lui-même, écrit encore :

« Pauvre montreur de merveilleux,

La souffrance te fend les yeux ».

(…)

« Chante pour étourdir

Ta rage de souffrir … ».

Etroitement liée au malheur des déshérités, indissociable de la sympathie qu’il éprouve pour « les damnés de la Terre » (Frantz Fanon), la souffrance de Maurice Carême dessine les contours d’une facette méconnue de sa riche personnalité.

A l’Athénée Royal de Bruxelles, où j’ai terminé mes études secondaires, la coutume était d’offrir aux « rhétoriciens » (élèves de dernière année) un parrain littéraire. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Maurice Carême. Bien des années plus tard, alors que j’effectuais un intérim au Centre Culturel d’Anderlecht, j’ai appris qu’il avait été question de le baptiser Centre Maurice Carême. Les autorités communales ont quand même donné le nom du poète à un boulevard conduisant au prestigieux Hôpital Universitaire Erasme. C’était le moindre des signes de reconnaissance envers un écrivain qui a su ouvrir « les fenêtres de sa maison blanche à toutes les voix humaines, en écoutant battre en son cœur le cœur du monde ».

(1).David Scheinert : Ecrivains belges devant la réalité, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1964. Le chapitre consacré à Maurice Carême couvre les pages 69 à 84.

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EMILE VERHAEREN (1855-1916) OU  »LA SYNTHESE DES MONDES »

par Daniel Cologne

Je ne regrette pas les années passées dans la compagnie livresque de René Guénon et Julius Evola. L’un a concrétisé sa critique principielle de la modernité en « s’installant en Islam ». L’autre a mené, jusqu’à son décès survenu en 1974, un inlassable combat pour « orienter convenablement tous les révoltés contre le monde moderne » (Georges Feltin-Tracol).

A la fin de la décennie 1970, on commence à parler de « post-modernité », de « condition post-moderne » (Jean-François Lyotard), mais c’est plutôt une « hypermodernité » que d’aucuns diagnostiquent dans les événements de l’histoire la plus récente. On est donc en droit de se poser cette question : la position à contre-courant n’a-t-elle pas eu pour effet d’accentuer ledit courant ? L’anti-modernité serait-elle une révolte contre-productive ?

Ce sont les pays de la plus ancienne sagesse (l’Inde, la Chine) qui mettent aujourd’hui le plus d’acharnement à épouser la cadence infernale du productivisme occidental. Enrichissez-vous rapidement : ce mot d’ordre qui fait la synthèse de Guizot et de Marinetti est devenu la devise d’une terre où les sages d’autrefois faisaient équivaloir un million d’années de l’histoire humaine et un instant de la respiration divine. La volonté de puissance matérielle est désormais la seule raison de vivre de la pseudo-élite de milliardaires de cette Extrême-Asie où, il y a 2.500 ans, on cherchait « la Voie » en évitant de « tailler du bois à la place du Grand Charpentier ».

Loin d’offrir à l’Occident, via ses écoles soufies, un modèle de redressement spirituel, l’Islam des dernières décennies est traversé par des tendances qui le font apparaître comme une hideuse « machine à fabriquer de la haine » (Bernard-Henri Lévy) et qui constituent l’expression hypermoderne de la guerilla dont le nom même date de l’enlisement de Napoléon en Espagne (1808). Ce terrorisme aveugle, insoucieux des dégâts collatéraux parmi des milliers d’innocents, est une caricature de la « guerre sainte » (« grande » ou « petite »), une version meurtrière et dévoyée de la mors triumphalis qui promettait au guerrier de la Tradition une ascension paradisiaque dans les bras des walkyries.

Moins par conviction profonde que par honnêteté intellectuelle, Guénon a examiné les potentialités de l’Eglise catholique romaine de restaurer spirituellement l’Occident. Dans le sillage de Georges Feltin-Tracol, il n’est pas interdit de penser qu’Evola voyait dans le catholicisme « une adaptation des vieux polythéismes européens ». Force nous est cependant d’admettre que les courants de « renouveau » qui traversent aujourd’hui l’Eglise vont dans le sens d’une protestantisation : contact direct de l’individu avec Dieu, charismes attribués sans discernement à des laïcs, influence de l’évangélisme nord-américain, sans parler des talibans bien spécifiques, tout aussi dangereux que ceux d’Asie centrale, réchauffés en leur sein par des sectes manichéennes.

Notamment inspiré par Otto Weininger, Evola développe une Métaphysique du sexe tout en nuances, où la supériorité principielle du H sur le F s’accomode de la bisexualité concrète de tout être humain et de la subtile distinction entre sexe intérieur et sexe apparent. Bien que cet ouvrage ait été revendiqué comme livre de chevet par la célèbre chanteuse Dalida, les media véhiculent plus que jamais, depuis le début des années 2000, l’égalitarisme homme-femme façon Kate Millett et Simone de Beauvoir.

Dans ce domaine, les repères sont tellement brouillés qu’on a vu des chefs de file de partis identitaires mettre l’égalité des sexes au fronton de leur programme. Un ex-commissaire de police ainsi reconverti en suffragette s’est rangé aux côtés des amazones hystériques de la laïcité face aux prétendus périls du foulard et de la burka. En Belgique et en France, Mesdames Antoinette Spaak et Elisabeth Badinter ont sommé les femmes musulmanes de se dévoiler pour mesurer avec leurs consoeurs occidentales « éclairées » tout le chemin parcouru depuis Lucy pour la conquête des droits du « deuxième sexe ».

Nous voici à l’évocation du darwinisme, un des dogmes intouchables de la modernité. Sur ce point aussi, la critique guénonienne et évolienne a eu un effet paradoxal. Censée rebelle à toute vérité absolue, la modernité oppose depuis peu, à ceux qui persistent à se révolter contre elle, son dogmatisme de substitution, sa religion de rechange, ses « valeurs-fétiches » dont Georges Feltin-Tracol a pu écrire qu’elles exercent une « tyrannie morale », voire une « insupportable théocratie ».

Le progressisme est une de ces « valeurs-fétiches ». Encore convient-il d’écouter le sage conseil de Paul Virilio et de ne pas confondre le progrès et sa propagande. Ce n’est pas parce que les média présentent la gay-pride comme une fête nationale qu’il faut tenir tous les homosexuels pour des exhibitionnistes. Sur les ondes et les écrans, les dépénalisations de l’avortement et de l’euthanasie apparaissent comme d’irréversibles « avancées ». Il ne faut cependant pas réagir comme si Simone Veil et Willy Peers avaient poussé toutes les femmes à se débarrasser de leurs enfants non désirés. Le progrès ne consiste pas à tuer un enfant dans le ventre de sa mère ou à abréger les souffrances d’un vieillard. Il ne réside que dans une édulcoration juridique somme toute banale. Qui oserait en effet traiter d’assassins le médecin qui accorde à son patient le droit de mourir dans la dignité ou la jeune femme qui refuse d’assumer les conséquences d’un moment d’égarement ?

C’est dans la mesure même où la critique anti-moderne s’en prend à « l’état de droit » comme à un bloc monolithique que la modernité impose son « processus d’indistinction » (Alain de Benoist) au bout duquel même les plus légitimes discriminations passent pour des injustices.

Dans l’une de ses livraisons de 2009, la revue Eléments met en garde contre le non-discernement des « articulations historiques contingentes », auxquelles il faut opposer les articulations idéologiques essentielles. L’Etat de droit n’est pas indissociable du libéralisme. Le fait que l’embryon des « droits de l’homme » (l’habeas corpus) ait vu le jour en Angleterre au XVIIème siècle n’autorise nullement à penser le « droits-de-l’hommisme » échevelé des années 2000 comme la « super-structure » d’une « nouvelle classe » bourgeoise, dont les intérêts seraient par essence liés au monde anglo-saxon, à la thalassocratie, voire à « l’humanisme occidental » dénoncé d’une manière « sloganique » (Eric Louvier) dénuée de toute réflexion.

Sur la base de critères secondaires (couleur de la peau, appartenance ethno-religieuse, marginalisation sociale, comportement sexuel minoritaire), le principe de non-discrimination de l’Etat de droit peut parfaitement être respecté par un régime non moderne, dont la doctrine officielle serait le retour aux inégalités naturelles, aux hiérarchies transversales, aux « races de l’esprit ». Pour cette dernière grande idée, les évoliens militent depuis trois décennies pour constater que le discours dominant demeure l’égalitarisme réduisant les humains à ce qu’ils ont de plus ordinaire en commun (double sens du latin laicus), tandis que la révolte anti-moderne reste entachée de racisme, « ennemi gémellaire » de l’universalisme, selon une heureuse formule de Georges Feltin-Tracol. Tradition et modernité seraient-elles des « ennemis gémellaires » ? Posons-nous enfin cette bonne question, sans quoi notre lutte contre un Système doté d’une immense faculté de récupération risque de déboucher sur une « impasse intellectuelle majeure » (Rodolphe Badinand).

La « démonie de l’économie » (Evola) et « le règne de la quantité » (Guénon) nous a préservés de l’absurde tentation de réduire l’homme à sa capacité de travail social. Nous avons mobilisé les plus vieux mythes de l’humanité pour étayer notre vision du travail comme pénible par définition, issu d’une « chute » et d’un « péché originel » (perspective biblique), résultant de la sortie de « l’âge d’or » (point de vue des légendes païennes), mais toujours connoté par les idées de souffrance, de peine, voire de torture.

Les utopistes narratifs et programmatiques des temps modernes ont consolidé cette vision. Les récits de voyages nous ont emmenés, non vers des « pays de nulle part » (outopos), mais vers des lieux idéaux où l’on se sent bien (eutopos) parce qu’on y travaille de moins en moins. Les premières doctrines socialistes inscrivaient la diminution du temps de travail dans le développement normal de l’histoire de la « race humaine aux destins d’or vouée » (Emile Verhaeren). En 1911, le gendre de Karl Marx publiait un Droit à la paresse, tandis que jouaient encore en culottes courtes des sociologues qui annonceraient, un demi-siècle plus tard, une « civilisation des loisirs », une « révolution silencieuse » où le progrès technique délivrerait l’humanité d’une large part de pénibilité du travail, une « ère nouvelle » où serait déchiré « le vieux cahier des charges », comme le chantait Nougaro en 1988 (Il faut tourner la page).

On nous dit aujourd’hui que, pour faire face à la crise et relancer la croissance, il faut travailler plus, tant au niveau de la prestation hebdomadaire qu’à l’échelle de la vie tout entière. Presque aussi absurde que le service militaire obligatoire, cette idée figure parmi celles que l’on peut critiquer tant du point de vue traditionnel que moderne. C’est vers ce type de critique qu’il faut braquer de nouveaux faisceaux de clarté, afin de dépasser le clivage dans lequel les pseudo-lumières cherchent à nous enfermer, pour abandonner le stérile et obsolète antagonisme Tradition-Modernité.

J’ai cité Verhaeren et pour terminer, à travers un coup d’œil sur ses recueils Les Campagnes hallucinées et Les Villes tentaculaires, je vais suggérer aux générations futures de notre famille de pensée l’approfondissement de nos lettres et de nos arts européens, et tout particulièrement de notre patrimoine poétique, qui recèle peut-être de plus vives sources de lumière que les grandes œuvres théoriques du traditionalisme.

Certains poèmes de Verhaeren évoquent la Tradition et la Modernité par des images fortes davantage que par l’enchaînement parfois rébarbatif des concepts, et ce dans la féconde perspective d’une « synthèse des mondes » aux antipodes des lassantes antinomies toujours recommencées.

Mais il faut d’abord faire justice d’un préjugé. Verhaeren n’est pas un chantre du modernisme. Certes, il est fasciné par les cheminées d’usines et les locomotives à vapeur, mais il reste sensible au charme des béguinages et des beffrois. Le rythme de la vie moderne lui inspire une esthétique nouvelle désarticulant la strophe en vers hétérométriques, mais il n’abandonne jamais complètement l’usage de l’alexandrin. Il est socialiste sans jamais oublier que la conquête des droits implique l’assomption de devoirs correspondants. Il perd la foi catholique en 1885, mais dix ans plus tard, il écrit encore :

«  Et qu’importent les maux et les heures démentes,

Et les cuves de vice où la cité fermente,

Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,

Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,

Qui soulève vers lui l’humanité

Et la baptise au feu de nouvelles étoiles « .

Reflété par l’agglomération urbaine dévorant la campagne, l’affrontement de la Modernité et de la Tradition se poursuit dans l’enceinte même de la cité, où coexistent désormais les joyaux d’architecture passée et le réseau de plus en plus dense du chemin de fer, que le jeune Verhaeren a vu s’étendre dans la seconde moitié du XIXème siècle.

«  Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés

Devant le Christ – avec leurs papes immobiles

Et leurs martyrs et leurs héros – semblent trembler

Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville  »

(Les cathédrales)

Lorsque Emile Verhaeren décède en 1916, à l’âge de 61 ans, dans un stupide accident ferroviaire en gare de Rouen, Julius Evola n’est encore qu’un artilleur perdu dans l’anonymat des tranchées et René Guénon n’a pour carte de visite que quelques années d’errance dans l’univers glauque de l’occultisme parisien. Mais les vers prophétiques du poète couvrent aujourd’hui de leur voix sonore les lourdes ratiocinations philosophiques sur le matérialisme devenu planétaire :

«  Oh l’or, là-bas, comme des tours dans les nuages,

L’or étalé sur l’étagère des mirages,

Avec des millions de bras tendus vers lui,

Et des gestes et des appels, la nuit,

Et la prière unanime qui gronde,

De l’un à l’autre bout des horizons du ùonde « .

(La Bourse).

Point n’était besoin de déclarer des « guerres en chaîne » (Raymond Aron) et de remplir les rayons des bibliothèques pour deviner que le capitalisme sortirait vainqueur de toutes les révolutions qui ont cherché à l’abattre.

L’or de Verhaeren n’est pas seulement l’objet de la quête frénétique du profit. C’est aussi le métal précieux qui symbolise le premier âge du monde bien avant qu’Evola et Guénon n’appellent Hésiode et Virgile à la rescousse pour en célébrer les bienfaits perdus.

L’âge d’or selon Verhaeren n’est pas une théocratie parfaite, une royauté sacrée, un système de castes que n’altère aucun dysfonctionnement. C’est une source de lumière décrite en termes d’esthète :

«  Plus loin que la vertu ou le vice,

Par au delà du vrai, du faux, de l’équité,

Et plus haute que n’est la force et la justice,

Luit la beauté ».

(Les idées)

« Clef du cycle humain », la beauté est « large accord » et « totale harmonie ». Toujours dans le même texte, Verhaeren ajoute :

«  Les temps sont datés d’elle et marchent glorieux

Dès que sa volonté leur est douce et amie ».

Nous verrons plus loin que le « cycle humain » s’ouvre sur la beauté et se clôt avec la sagesse, mais il arrive que le poète attende aussi la beauté dans le futur,

«  Vers les temps clairs, illuminés de fêtes »,

car

«  Quiconque espère en elle est au delà de l’heure

Qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure » .

Sous les auspices de la sagesse ou de la beauté, ou des deux à la fois, le « temps des Dieux » reviendra et redonnera vie au « cœur antique de la terre » qui « pourrit » dans

«  La plaine et le pays sans fin

Où le soleil est blanc comme la faim.

(Les Plaines).

Dans cette attente alternent des périodes d’assombrissement et des phases de renouveau : l’Egypte, la Grèce, Florence, Paris. Le décadentisme linéaire contre-productif est étranger à Verhaeren qui salue l’humanisme du quattrocento comme une authentique renaissance et le classicisme français indépendamment de son articulation historique avec l’absolutisme et le centralisme du « Roi-Soleil ».

Etonnante est la place que réserve Verhaeren au Christianisme dans le mouvement général de l’histoire. Le Dieu unique des chrétiens apparaît comme l’ultime avatar du polythéisme. Evoquant les ostensoirs des cathédrales, le poète écrit :

«  Ils conservent, ornés de feu,

Pour l’universelle amnistie,

Le baiser blanc du dernier Dieu,

Tombé sur terre en une hostie « .

Certaines strophes ont des accents nietzschéens :

«  L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;

Il eut peur de la recherche et des révoltes ;

Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux

Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes ».

Mais avant la « mort de Dieu », c’est l’éclipse de l’astre diurne qui hante le poète et ne laisse dans l’obscurité que la crainte de la mort.

«  Et les grands bras des Christs funèbres,

Aux carrefours, dans les ténèbres,

Semblent grandir et tout à coup partir,

En cris de peur, vers le soleil perdu ».

Verhaeren semble préfacer ici le monothéisme solaire d’Hermann Wirth (1885-1981) et la vision d’une humanité conviée à enrichir le « progrès » (uniquement horizontal et matériel) par une aufgang (ascension spirituelle, dimension verticale).

«  O race humaine aux destins d’or vouée ».

Dieu et Satan sont présentés comme des « ennemis gémellaires ». Pour affermir la foi en l’un, l’autre sème la peur. Face aux mauvaises récoltes et à leurs granges ravagées par les intempéries, les paysans ne savent plus à qui adresser leurs prières, à l’Etre Suprême qui devrait rayonner de miséricorde ou à son complice destructeur inavouable :

«  Le Satan noir des champs brûlés

Et des fermiers ensorcelés

Qui font des croix de la main gauche ».

(Pèlerinage)

Devant les ambiguïtés des chrétiens d’aujourd’hui, Verhaeren récrirait sans doute ces vers qui dépeignent les croyants d’avant 1914 :

«  Luttant avec des cris et des antinomies,

Au nom du Christ, le maître abominable ou doux,

Selon celui qui interprète ses paroles ».

(Les idées)

Le matérialisme est évidemment dénoncé comme un symptôme crépusculaire :

«  Comme un torse de pierre et de métal debout

Le monument de l’or dans les ténèbres bout ».

La modernité ne coïncide pas pour autant avec l’agonie de la civilisation. Verhaeren place dans la recherche scientifique son espoir d’une définitive résurrection à l’horizon d’un avenir lointain.

«  C’est la maison de la science au loin dardée,

Par à travers les faits jusqu’aux claires idées ».

(La Recherche).

La science est à la fois une accumulation de savoir et un trésor de sagesse. Aussi Verhaeren imagine-t-il « les derniers paradis » comme des campagnes à la paix retrouvée, « un monde enfin libéré de l’emprise des villes » et de leur voracité tentaculaire, des champs « délivrés de leur folie » et « affranchis de leurs présages », une terre nouvelle

«  Où s’en viendront rêver, à l’aube et aux midis,

Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages ».

(Vers le futur)

De ce rêve de poète qui unifie le meilleur de la Tradition et de la Modernité en une synthèse « s’élevant au ciel », il y a peut-être beaucoup plus à attendre que des constructions philosophiques, si brillantes soient-elles, qui les opposent en un conflit sans issue et nous entraînent dans une impasse en sous-sol majeur.

Communiqué

Je prie le lecteur de bien vouloir excuser le caractère composite de ce texte initialement destiné à un ouvrage collectif sur la modernité. La pensée de Verhaeren n’y est abordée qu’en seconde partie.  Je profite de l’occasion pour envoyer un signal courtois mais ferme concernant les us et coutumes de certains éditeurs qui mobilisent les auteurs pour des livres collectifs et laissent sans la moindre nouvelle ni le moindre suivi pendant des périodes pouvant aller jusqu’à 5 ans !

Pol Vandromme, un voyage au bout du non-conformisme

par Daniel Cologne

Pour la plupart des gens, la région de Charleroi se résume à ce couplet d’un chanteur d’origine yougoslave dont le père travaillait dans la mine :

« Ce sont les corons qui se mirent

Dans l’eau du canal qui s’étire

Sous le ventre des chalands

Qui passent en mugissant

C’est mon pays noir »

Mais autour de la cité de la houille et de la sidérurgie s’enroule une campagne riante où s’égrènent, en un mélodieux chapelet, des toponymes doux à l’oreille : Thuin, Gerpinnes, Loverval.

C’est dans cette région ambivalente qu’est né Pol Vandromme (12 mars 1927 – +28 mai 2009).

Le grand critique littéraire nous laisse aujourd’hui des souvenirs d’octogénaire (1) qu’inaugure tout naturellement une superbe évocation de sa contrée natale aux deux visages.

« Mon pays noir de Charleroi, avec les crassiers de ses charbonnages et les torches de ses hauts-fourneaux, ressemblait, à s’y méprendre, à celui de Maubeuge et de Valenciennes. Mon pays vert de Thudinie, qui me consolait de ma banlieue endeuillée, proclamait sa connivence quasi mimétique avec la campagne avesnoise. D’un côté, l’épopée prométhéenne et le chaos du capitalisme sauvage ; de l’autre, la douceur. des coteaux modérés et le printemps de la saison rustique. En somme, les deux versants du monde et les deux temps de la vie » (p. 11).

Au lendemain de la Libération, Pol Vandromme entre en journalisme, dans une profession non encore viciée par les hantises mercantiles et la tyrannie du tape-à-l’œil, dans un métier qui « ne se courbait pas devant les ordres des maquettistes, des administrateurs financiers et des acheteurs d’espace publicitaire » (p. 35).

Les souvenirs de Pol Vandromme sont scandés par les portraits de quelques critiques littéraires qu’il a côtoyés, comme Kléber Haedens, également auteur du roman Adios. De même, Vandromme a publié Un été acide, mais il admet volontiers ne pas être taillé pour la fiction et peut sans fausse modestie se targuer d’une œuvre critique immense. Les pages qu’il consacre à Marcel Aymé, Antoine Blondin et Jacques Laurent sont encore plus chatoyantes que celles où il évoque ses collègues journalistes.

Mais le champ d’investigation de Pol Vandromme ne se limite pas à la génération des « Hussards » ainsi nommée d’après le titre d’un roman de Roger Nimier (Le Hussard bleu). Il englobe aussi les grands aînés, y compris ceux qui, dans l’immédiat après-guerre, furent mis à l’index par Le Comité national des écrivains. L’épuration du C.N.E. rappelle à Pol Vandromme la censure catholique de sa jeunesse. « La même haine de la littérature, la même habitude calomnieuse, les morales conjuguées pour que la liste noire de la citoyenneté rancunière ne fût pas en reste avec celle de la prêtrise balourde » (p. 133). Réhabiliter en Céline le novateur narratif et lexical en dépit de l’odieux pamphlétaire antisémite ; scruter « l’énigme Brasillach » (p. 134) et demander « que l’on ne condamnât pas à mort l’auteur du Corneille avec l’éditorialiste de Je suis partout (p. 145) ; s’interroger à propos de Drieu pourquoi « un homme de cette intelligence et de cette allure » (p. 52) avait « sombré dans un antisémitisme primaire » et s’était laissé fasciner comme tant d’autres intellectuels par les « prétendus chevaliers teutoniques épanouis dans leur sauvagerie et leur uniforme à tête de mort » (p. 141) : telles sont les questions que se pose le jeune Vandromme, critique littéraire à l’aurore d’une brillante carrière, tout en s’assignant l’objectif de toujours faire la part des choses entre le littérateur et le citoyen.

Pol Vandromme est à l’origine du processus de promotion littéraire de la bande dessinée (Le Monde de Tintin). Avec la complicité de son ami et éditeur Vladimir Dimitrijevic, « le despote éclairé de L’Âge d’Homme » (p. 207), mais également auteur d’un livre intitulé La vie est un ballon rond, Pol Vandromme se découvre un intérêt pour le football « vierge de l’abjection qui avait ensanglanté les gradins du Heysel » (p. 209). Rappelons que la « balle au pied » a inspiré de nombreux écrivains ou hommes de lettres : Nabokov, Camus, Pivot, Maurois, Venaille, mais aussi Jean Giraudoux, en qui Pol Vandromme voit le chantre de « la France du bonheur » (p. 227), et surtout Henri de Montherlant, objet d’admiration par delà « la révélation calamiteuse » (p. 92) de ses penchants pédophiles.

Parmi d’autres thèmes, le « goût du bonheur » trace entre les écrivains et les chanteurs-poètes une ligne de démarcation plus sûre que l’engagement idéologique. Ainsi notre critique littéraire classé à droite rejoint-il le camp d’un militant communiste qui entonne :

« Du grand soleil d’été qui courbe la Provence,

Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche,

Quelque chose dans l’air a cette transparence

Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ». (Jean Ferrat, Ma France)

Nos amis de La Presse littéraire ont fêté les 80 ans de Pol Vandromme en lui accordant un passionnant entretien (2). Je ne partage pas entièrement leur conception très vandrommienne de l’écrivain « infréquentable », « irrégulier », voire « maudit ». S’il suffit de déceler dans la modernité les symptômes de la fin d’un monde pour être « infréquentable », les trois quarts des littératures européennes sont frappés de malédiction.

Pour moi, les vrais « écrivains maudits » sont ceux qui avaient du talent et sont tombés dans l’oubli le plus complet, et pas seulement parce qu’ils se sont rangés du côté des fascismes. Je ne pense pas qu’un Félicien Marceau (3) ait beaucoup souffert de sa période « collaborationniste », lui dont les romans ont été portés au grand écran avec le concours de comédiens ou d’acteurs comme Jean-Paul Belmondo, Guy Bedos et Jean Rochefort, sans compter ses pièces de théâtre à la distribution desquelles on remarque notamment Bernard Blier.

Certaines affirmations de Pol Vandromme sont discutables : « La littérature belge n’existe pas » (p. 11), ou encore « La patrie d’un écrivain, c’est la langue de ses livres » (p. 14). Mais ce qu’on ne peut contester, c’est l’acuité de son jugement, en particulier sur les auteurs flamands de la francophonie septentrionale : Émile Verhaeren, Max Elskamp, Michel de Ghelderode, Marie Gevers. Un des plus beaux chapitres du livre leur est consacré (pages 66 à 79). Pol Vandromme y va jusqu’au bout du non-conformisme en osant déboulonner de son piédestal le Prix Nobel Maurice Maeterlinck, dont la poésie lui semble porteuse d’une « originalité de contrebande » (p. 70), le théâtre gâté par « un verbalisme à fanfreluches » et les essais noyés dans « une sorte de brouillard intellectualiste » (p. 71).

Pol Vandromme a surtout « chroniqué » des romanciers. La poésie ne figure pas au premier rang de ses préoccupations, mais lorsqu’il porte son regard critique sur le théâtre, et particulièrement sur Jean Anouilh, il atteint des sommets.

Dès le deuxième chapitre de ses mémoires, Pol Vandromme dénonce quelques généralités qui anticipent son approche d’Anouilh et la critique de l’égalitarisme propre au dramaturge de La Sauvage. « L’égalité des chances au départ de la vie relève de la vue de l’esprit idéologique. On est nu dans son berceau, les uns avec la peau douce, les autres avec la peau rêche, et tout de suite pour la vêtir, de la soie ou de la bure. Seules les dettes d’argent se remboursent » (p. 28).

En revanche, le déficit inné sur le plan de la séduction ne se comble jamais. Les personnages d’Anouilh le savent. L’un d’eux avoue souffrir d’être « un jeune homme auquel les femmes ne sourient pas, qui ne sait pas parler aux maîtres d’hôtel et pour qui chaque geste naturel est une étude ». Je cite de mémoire mais je ne pense pas trahir une des répliques les plus profondes du théâtre français moderne. Certaines inégalités naturelles creusent un fossé qui s’agrandit proportionnellement à l’hypocrisie du discours officiel et à la surenchère des rodomontades du type « c’est l’exclusion qu’il faut exclure » (slogan du Centre belge pour l’égalité des chances).

Pol Vandromme a connu Jean Anouilh à ses débuts et le dépeint comme « un jeune homme pauvre, amer, hargneux, maladroit surtout, conscient de son manque d’aisance, d’aisance de manières plus que de moyens matériels ; la seule, l’essentielle différence de classe ignorée par le marxisme » (p. 108).

Dans Pauvre Bitos, Saint-Just accuse Danton de vieillir, d’être désormais sensible à « de toutes petites choses de tous les jours », aux « douceurs de l’amitié et de l’amour » : « un programme parfaitement contre-révolutionnaire », conclut froidement l’« Archange de la Terreur » lui-même finalement guillotiné.

Anouilh est parti des confins d’une sorte d’anarchisme qui faisait s’écrier à un autre de ses héros masculins : « Nous sommes pauvres. C’est pour nous qu’on a écrit les livres de morale ! ». On croirait entendre chanter Léo Ferré : « La morale, c’est toujours la morale des autres ». Le point d’aboutissement de l’auteur des Poissons Rouges – pièce magnifiquement servie sur scène par Jean-Pierre Marielle et Michel Galabru – est aux antipodes du terrorisme intellectuel qui fit tant de dégâts dans l’intelligence française d’après-guerre. Pol Vandromme confesse son affinité avec le dramaturge habité depuis toujours par « la haine de l’outrance » et congénitalement « écœuré » par « l’odeur du sang », contrairement à son Danton à la repentance tardive. Cheminant avec Anouilh le long des rues de Paris, Pol Vandromme s’avoue à lui-même que le susdit « programme contre-révolutionnaire » a été fait pour lui. Il croise le regard complice de son prestigieux aîné. Critique littéraire déjà confirmé, il lui reste encore trop de timidité pour dévoiler qu’il se flatte d’être, lui aussi, « un vieux crétin sudiste » (p. 112).

Je me suis attardé sur Jean Anouilh, auquel j’ai consacré une partie de mon mémoire de licence ès lettres. Je vais à présent flâner un peu en compagnie de Maurras, du Maurras vu par Vandromme. Ce dernier n’est jamais avare de parallélismes inattendus. « Le rapprochement entre Maurras et Sartre – les deux écrivains politiques les plus haïs et les plus admirés – n’est pas qu’une malice polémique. Je l’indique, en passant, comme à propos de botte, sans m’y attarder. Personne ne serait capable, aujourd’hui, d’en supporter le développement un peu poussé ; mais je suis sûr qu’un jour il s’imposera à un thésard, moins conforme, plus futé que la plupart des membres de la confrérie. François Nourrissier, devant lequel j’esquissais le parallèle, manifesta un intérêt qui me parut mieux qu’une politesse amicale » (p. 157).

Maurras a marqué la première moitié du XXe siècle aussi intensément que Sartre a laissé son empreinte sur la seconde. En prenant le sillage d’Evola et de Guénon, j’ai opéré un fameux revirement, car tout avait été mis en œuvre, pour mes cogénérationnaires et moi venus au monde vers 1950, afin de nous faire prononcer nos vœux existentialistes et prendre l’habit rouge dans l’ordre des sartreux. Mais si j’étais né un demi-siècle plus tôt, j’aurais probablement été maurrassien.

Il y a d’ailleurs « plusieurs façons d’être maurrassien, sans Maurras parfois, voire, selon certaines apparences, contre lui » (p. 149). On peut être hostile au « nationalisme populaire d’essence jacobine » et devenir réfractaire à la monarchie sur la base de ses mauvais exemples actuels, tout en défendant un « régionalisme d’inspiration fédéraliste », en respectant le legs d’Auguste Comte et de Joseph de Maistre, et en magnifiant une esthétique néo-classique, « une façon de raisonner et d’écrire un français hérité de la Rome des légistes et des orateurs », « une langue qui a la précision de celle de Valéry, mais plus ample et plus ardente » (p. 151).

Là sont en effet les ingrédients dont Maurras a voulu faire la synthèse en son « pari intenable » qui lui fait mériter la qualification d’« utopiste » (p. 148). Par delà les erreurs politiques – « signer son armistice avec la république devant les menaces de l’Allemagne impérialiste » (p. 150) – , bien plus loin que la louange de « défendre l’ordre catholique pour dissoudre l’esprit évangélique » (p. 146), il faut réapprendre à lire et à aimer Maurras, resituer ses idées et son style dans « l’histoire de sa sensibilité » (p. 153), admirer « l’homme intérieur, dans son romantisme originel et la conquête de son classicisme ».

Sartre enfant découvre l’évidence de sa laideur dans le miroir de son coiffeur, mais cela n’empêche pas l’adulte, « nabot criard du négativisme » (Louis Pauwels), de devenir, par on ne sait quel tour de magie (un ciel de naissance favorable ?) un séducteur impénitent.

Chez l’adolescent Maurras, « le destin foudroie », l’infirmité brise à jamais une « espérance de marin au long cours » (p. 154), la surdité survient comme une « nuit obscure » ne se dissipant que sur un « personnage tragique » (p. 153). Être maurrassien sans être nationaliste, royaliste et catholique, c’est concevoir le classicisme comme un romantisme dominé, c’est admirer l’alchimie d’une « nature sauvage et chaotique » en un « temple des devoirs » et un « conservatoire de la beauté », c’est dépasser la fausse alternative esthétique – politique (classique – romantique ou classique – baroque) dans laquelle se complaisent parfois – ceci dit sans acrimonie – certains de nos amis.

Initié à la littérature par le Victor Hugo des Misérables et l’Alexandre Dumas des Trois Mousquetaires, Pol Vandromme a fini par départager ces « deux pères fondateurs […] sans discréditer celui dont on s’éloigne » (p. 63).

Il a tranché in fine en faveur de Dumas, pour l’esthétique au détriment de l’éthique, et c’est le secret de sa manière d’être à droite. « Les Misérables faisaient ruisseler la pitié sur la vie. […] Les Trois Mousquetaires entonnaient l’existence comme une chanson de marche, ils n’écoutaient que leur humeur et la noblesse de son impétuosité » (p. 65).

Me voici à la fois au terme de cette recension et aux sources de mon imaginaire romanesque nourri, comme celui de Pol Vandromme, par les aventures de Jean Valjean et par Le Comte de Monte Cristo, somptueuse épopée de la vengeance. Grâce aux Bivouacs d’un Hussard, je fais retour à mes premiers frémissements de lecteur : délicieux émoi devant le pardon du prélat au bagnard, rêve fougueux de découvrir le trésor et de l’utiliser pour se faire justice.

Pol Vandromme a raison. La littérature n’est pas morale. Elle n’est pas politique non plus. Le fonctionnement harmonieux des rouages de la Cité lui importe peu. Elle se laisse irriguer par les plus sombres dissonances.

Osons aller plus loin qu’André Gide. Ne serait-ce pas avec de mauvais sentiments que se font les meilleurs livres de fiction ?

Notes

1 : Pol Vandromme, Bivouacs d’un Hussard. Ivresses et escagasseries littéraires, La Table Ronde, 2007. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2 : La Presse littéraire, n° 12, décembre 2007 / janvier – février 2008.

3 : Félicien Marceau, le défi d’un irrégulier, La Table Ronde, 1966. Toujours chez le même éditeur, Pol Vandromme a publié des essais sur Jean Anouilh, Michel Déon, François Nourrissier, Michel Mohrt, Jacques Brel et Georges Brassens.

LECONTE DE LISLE (1818-1894) ET LA NOSTALGIE DES ORIGINES

 
par Daniel Cologne
 
 C’est une île de l’Océan Indien dominée par le piton des Neiges (3.069m). Au pied du grand massif volcanique s’étendent les cultures : plantes à parfum, vanilliers, canne à sucre. Découverte portugaise (1528), l’île est ensuite occupée par les Français qui la baptisent successivement « île Bourbon » (1649) et « île de la Réunion » (1793), avant d’en faire un département d’outremer (1946).

L’esclavage y est aboli en 1848 et voici comment un jeune poète trentenaire accueille cette mesure dans une lettre rédigée avec une vingtaine de co-signataires : « L’abolition de l’esclavage est décrétée et nul Français n’applaudit plus énergiquement que nous, jeunes créoles de l’île de la Réunion, à ce grand acte de justice et de fraternité que nous avons toujours devancé de nos vœux » (1). On reconnaît le style très oratoire de Leconte de Lisle, mais on découvre, par delà l’image de l’impassible versificateur parnassien tourné vers le passé, la passion d’un écrivain engagé dans une cause progressiste.

Dans un volume de près de 700 pages et un apparat critique de plusieurs milliers de notes, l’universitaire nantais Christophe Carrère nous offre la première biographie sérieuse de l’auteur des Poèmes barbares (2) : récit non conformiste d’une vie bouillonnante de passion romantique et de générosité humaniste, derrière le voile opportunément soulevé par le biographe, par delà le paravent « de l’impassibilité élitiste, de la condescendance olympienne et de la froideur marmoréenne » (p.13).

Charles Leconte de Lisle naît le 22 octobre 1818 à l’île de la Réunion. Son père est un ancien chirurgien militaire devenu planteur. Sa mère appartient à l’aristocratie insulaire. Charles aura deux frères et trois sœurs.

La jeunesse de Charles est marquée par une alternance de séjours en France (Nantes, Rennes, Dinan) et de retours à la terre natale. Un début littéraire en 1837 (les Essais poétiques) est suivi de l’obtention du baccalauréat (14 novembre 1838), puis de la fondation de deux revues : La Variété (avec un groupe d’étudiants rennais) et Le Scorpion, publication dont le numéro d’ouverture ne paraît même pas. En effet, « l’esprit en parut si mordant, les attaques contre la société bien-pensante si vives, les cibles si flagrantes – des magistrats, des professeurs -, qu’Ambroise Jausions, l’imprimeur, prit peur et refusa de le diffuser » (p.76).

Le 23 mars 1845, Leconte de Lisle quitte définitivement l’île de la Réunion, mais emporte avec lui l’empreinte indélébile d’un « paradis perdu » (p.83), y compris dans le souvenir de « l’âpre rugissement de la mer », des « pics aigus » et du « vent hurleur ».

«  Et j’écoutais, ravi, ces voix désespérées.
Vos divines chansons vibraient dans l’air sonore,
Ô jeunesse, ô désirs, ô visions sacrées,
Comme un choeur de clairons éclatant à l’aurore !
 
 

 

A Paris, il se lie avec les milieux fouriéristes, collabore à La Phalange et à La Démocratie pacifique, adhère à la vision de « l’humanité en marche vers la félicité terrestre » (p.109), rejoint les adeptes d’une conception du futur pouvant se résumer comme suit : « Il fallait offrir aux individualités les moyens matériels et techniques de vivre harmonieusement entre elles, dans un nouveau paradis où les injustices fussent atténuées et les beautés multipliées » (p.91).

Toutefois, Christophe Carrère s’interroge : « Leconte de Lisle avait-il seulement lu Fourier dans le détail ? » (p.96). Certes, il avait publié une recension d’un ouvrage de Gatti de Gamond, une disciple du maître disparu en 1837. Mais « il était loin de pouvoir se faire l’apôtre d’un Evangile qu’il connaissait fort imparfaitement » (Ibid.)

Autant Leconte de Lisle s’enthousiasme pour l’insurrection de 1848 (il est sur les barricades en juin, ce qui lui vaut une incarcération de quarante-huit heures), autant la Commune de 1871 déclenche chez lui une violente réaction d’hostilité. Christophe Carrère en déduit : « Nous sommes en droit de nous interroger sur l’authenticité des convictions républicaines, socialistes et démocratiques de Leconte de Lisle » (p.158). Le virage conservateur de la IIème République, qui débouche sur l’élection de Louis Napoléon Bonaparte, permet à Leconte de Lisle de se détourner de la politique, de se replonger dans la traduction des épopées homériques et d’achever son recueil des Poèmes antiques, « auquel il avait décidé d’ajouter quelques pièces d’inspiration hindoue » (p.159).

Tout se passe comme si Leconte de Lisle avait opportunément utilisé les publications phalanstériennes pour lancer une carrière littéraire métropolitaine a priori aléatoire en un temps où Victor Hugo dresse, face aux lecteurs parisiens subjugués, son impressionnante stature de maréchal des lettres.

Pour paraphraser le Belge méconnu Grégoire Le Roy, disons que l’antagonisme Hugo – Leconte de Lisle confronte, d’un côté un chrétien « sur qui l’avenir exerce son attrait », de l’autre un explorateur de civilisations anciennes cherchant dans la Grèce, l’Inde védique, l’Egypte alexandrine et l’épopée finnoise l’inspiration capable de dérouler sous sa plume les « poèmes sublimes » écrits dans une langue perfectionniste.

« Leconte de Lisle privilégiait l’émotion sur l’intellectualisme de systèmes philosophiques entre lesquels il ne parvint jamais à choisir. Chaque univers lui paraissait contenir sa parcelle de vérité, son étincelle de génie, et c’est pourquoi il tendit les bras à cet éclectisme de la capitale des Ptolémée, concurrente directe de la Rome antique, véritable comptoir du monde, carrefour et creuset des civilisations les plus hétéroclites » (p.282).

Au Christianisme lui-même, Leconte de Lisle concède cette part lumineuse de génie à condition que Jésus soit assimilé aux figures héroïques équivalentes du monde pré-chrétien :

«  Car tu sièges auprès de tes Egaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu ! »
 
 

 

(Le Nazaréen)

Ainsi le « fils du charpentier » rachète-t-il la tristesse et le désespoir qui, suspendus « vingt siècles sur nos têtes », « assombrissent nos fêtes » et émasculent « l’humanité virile » (…) « lasse de pleurer ».

« En un mot, Leconte de Lisle adhérait à l’image d’un Christ anti-chrétien, un Christ de l’idée vraie bien plus qu’une vraie idée du Christ, où la Passion du Golgotha, cessant d’être le sacrifice inouï d’un Dieu unique offert pour le rachat des péchés de tous les hommes, se commuait en un suicide singulier, comparable à celui de l’Héraklès d’Apollodore au sommet de l’Oeta … » (p.246).

Le 11 février 1886, Leconte de Lisle est élu à l’Académie française au fauteuil de Victor Hugo décédé l’année précédente. Sa réception a lieu le 31 mars 1887. Le discours de réception est prononcé par Alexandre Dumas Fils.

Christophe Carrère raconte « les visites officielles toujours très pénibles » (p.491) auxquelles le poète est astreint après l’envoi de sa lettre de candidature. « Elles se prolongèrent en effet jusqu’à la fin de l’année, puisque, le lundi 14 décembre, le vieux républicain raconta encore à sa jeune cousine son entrevue avec le quatrième fils de Louis-Philippe, le brillant et puissant Henri d’Orléans, duc d’Aumale, qui, ce jour-là, par un heureux concours de circonstances, ne séjournait pas dans sa somptueuse résidence de Chantilly, mais dans son modeste pied-à-terre parisien » (p.492).

La correspondance de Leconte de Lisle avec sa cousine Emilie Leforestier est alors sollicitée par le biographe pour nous faire vivre les incertitudes du candidat académicien en cette fin d’année 1885. Plus loin, c’est le témoignage de Romain Rolland que l’auteur invoque pour dépeindre un Leconte de Lisle regardant tristement la coupole, « les sourcils contractés, les yeux glacés » (p.508), en écoutant les propos très critiques de l’auteur de La Dame aux camélias.

Alexandre Dumas fils reproche à Leconte de Lisle son antichristianisme, qu’il tient pour un retour régressif de « la religion du Bien à l’idolâtrie du Beau » (p.506). Mais « la passion du beau » peut naître à la lecture de la Genèse biblique avec autant d’intensité qu’à la découverte des récits païens de la Création. « Le grand Taorsa » des mythes insulaires de l’Océan Pacifique est pareil au Yaweh de l’Ancien Testament lorsqu’il contemple la perfection de son œuvre.

«  L’univers est parfait du sommet à la base,
Et devant son travail le Dieu reste en extase ».
 
 
 
 

 

(La Genèse polynésienne).

Dans la beauté plus sauvage de la légende nordique où

«  Chassée en tourbillons du Pôle solitaire,
 
La neige primitive enveloppe la terre ;
 
 
 
 
 

 

s’infiltre une angoisse générée par le pressentiment de la décadence.

«  Mais le vieux roi du Nord à la barbe de neige
Reste silencieux et pensif sur son siège.
Un éternel souci ride le front du Dieu :
( …)
  Auprès du Dieu, debout dans sa morne attitude,
Est le guerrier muet qu’on nomme Inquiétude ».

 

(La Runoïa).

A l’issue d’une existence marquée par de nombreuses difficultés financières, tout au moins jusqu’à sa nomination comme sous-bibliothécaire au Sénat (1872), Leconte de Lisle s’éteint le 17 juillet 1894 à Louveciennes, dans la propriété de Madame Guillaume Beer, « sa dernière Muse ». Celle-ci clôture une série d’aventures amoureuses aux fortunes diverses, avant et après le mariage de 1857 avec Anne-Adélaïde Perray. Citons dans l’ordre chronologique des rencontres Elixenne de Lanux, lointaine cousine (1837), Caroline Beamish et sa sœur Marie (1837-1838), l’épouse de Jobbé-Duval (1851), un artiste rencontré dans les cercles fouriéristes, Emilie Foucque (1863), une cousine par alliance, et sa fille Emilie Leforestier (1885). Le pessimisme de Leconte de Lisle prend racine dans cette vie sentimentale mouvementée, dont l’instabilité parfois doublée d’échec assombrit son humeur, et dans « la triste réalité qu’il devait affronter à coups de travaux harassants, de leçons particulières, de traductions et de dettes difficiles à régler », nonobstant son statut « de proscrit des lettres françaises et de personnage créole tourmenté entre deux natures » (p.14).

Il serait inconvenant d’ignorer la colossale contribution de Leconte de Lisle à la découverte d’auteurs grecs anciens qu’il traduit et fait ainsi connaître à un large public francophone : Théocrite (1861), Homère (L’Iliade en 1867 et L’Odyssée un an plus tard), Hésiode (1869), Sophocle (1877), Euripide (1884).

Mentionnons aussi les drames lyriques : Les Erinnyes (création à l’Odéon en 1873) et L’Appollonide (1883). Leconte de Lisle ne laisse en revanche que peu d’écrits en prose : une série d’articles dans Le Nain jaune (1864), le Catéchisme populaire républicain (publié anonymement en 1870), l’Histoire populaire de la Révolution française et l’Histoire populaire du christianisme (1871), une collaboration à l’Histoire du Moyen Age de Pierre Gosset (1876).

Leconte de Lisle connaît une notoriété tardive, ainsi qu’en témoignent par exemple l’étude que lui consacre Paul Bourget dans la Nouvelle Revue (1885) et la leçon de Brunetière en Sorbonne (17 mai 1893).

Cette notoriété repose essentiellement sur ses poèmes, dont un premier recueil complet est édité en 1858 et qui, selon l’usage, paraissent de manière éparse dans une foule de revues, ainsi que dans les trois séries du Parnasse contemporain (1866, 1869 et 1876).

Le style poétique de Leconte de Lisle est plus varié que celui de José Maria de Heredia. Certes, il écrit de nombreux sonnets, comme il sied à tous les membres de l’école parnassienne dont il s’impose comme le chef incontesté à partir de 1860. Mais son inspiration épique l’incline à composer aussi de longues suites de quatrains ou des textes d’une trentaine d’alexandrins ininterrompus, à l’exemple du superbe Sommeil du condor. Leconte de Lisle se distingue comme un remarquable poète descriptif animalier. Cet aspect de son talent est indissociable de l’essor des sciences naturelles et invite à savourer, dans les Poèmes barbares, une douzaine de chefs d’œuvre dépeignant l’ours, les éléphants, les félins (la panthère, le jaguar), les taureaux, le colibri, le lion, la vipère, le corbeau.

D’aucuns lui reprochent un certain relâchement dans la rime : l’o ouvert avec l’o fermé (trône et environne), le a long avec le a bref (lâche et hache). Mais Leconte de Lisle tient avant tout à ce que la rime tombe sur un mot chargé de sens : point fort du vers, et parfois du poème tout entier.

Considérons par exemple le sonnet Aux modernes. A ses contemporains, Leconte de Lisle reproche d’être

«  Châtrés dès le berceau par le siècle assassin ».
 
 
 
 
 

 

L’adjectif rimant avec « dessein » et clôturant le vers 3 accentue le jugement porté par le poète sur son époque où Léon Daudet, moins sévère, ne verra plus tard que stupidité.

Le premier tercet annonce prophétiquement la dégradation de la Nature et renvoie à « la terre inféconde » du quatrain initial. Le poète interpelle l’humanité moderne :

«  Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rangé le sol nourricier jusqu’aux roches,
Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches ».

 

Et à nouveau, le dernier mot souligne l’idée-maîtresse : la dénonciation du matérialisme, la vitupération de la quête du profit, le dégoût inspiré par la gangrène mercantile qui saccage l’environnement après avoir évacué le divin.

Il faut attendre près d’un siècle pour le rapatriement des cendres du poète à l’île de la Réunion (1977). Lancée huit ans plus tôt, l’idée peut être concrétisée grâce au « soutien moral et financier du Premier Ministre de l’époque, un Réunionnais, ancien élève du Lycée Leconte de Lisle, M. Raymond Barre » (p.617). Ainsi le souhait du poète fut-il exhaucé :

«  Dans le sable stérile où dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de ma vie ! » (p.551).
 
 
 
 

 

Ainsi la postérité se chargea-t-elle d’effacer le regret exprimé dans un autre grand texte :

«  – La paix du sol natal
Les parfums, la splendeur du songe oriental
N’environneront point ma dépouille exilée » (p.601).
 
 
 

 

Dans le quatrain précédent, Leconte de Lisle résume ainsi son œuvre :

«  J’ai chanté les héros, les morts, les lieux épiques,
De la sainte Hellas l’impossible réveil,
Et, les yeux éblouis d’un souvenir vermeil,
J’ai dit vos mers de pourpre, ô golfes des tropiques ! ».
 
 

 

Inaugurant le mémorial du Jardin du Luxembourg, José Maria de Heredia prononce un émouvant discours :

«  La philosophie de Leconte de Lisle est profondément triste et désenchantée.

La vie est mauvaise. Il vaudrait mieux pour l’homme n’être jamais né.

Soumis aux lois de l’aveugle nécessité, jouet de forces inconnues et brutales,

son seul espoir est le repos dans la mort où tout doit redescendre. » (p.606).

 »J’ai goûté peu de joies »  avoue en effet le poète, avant d’appeler de ses vœux l’engloutissement « dans la nuit qui n’aura point d’aurore », ou ailleurs « dans le sommeil sans aurore » (p.513).

Il est vrai que son âge d’or est parfois décrit comme une Nature lato sensu et antérieure à l’apparition de l’humanité.

«  Salut ! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux,
Du Paradis perdu visions infinies,
Aurores et couchants, astres des nuits bénies,
Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux ! »
 
 

 

Mais les origines dont Leconte de Lisle cultive la nostalgie ne sont pas seulement l’harmonie cosmique pré-humaine, l’éternel retour des aubes et des crépuscules, le ballet incessant du Soleil, de la Lune et des étoiles dans l’alternance toujours renouvelée de la lumière et des ténèbres.

Ces origines sont aussi celles de l’humanité telle qu’elle s’exprima dans les civilisations premières : l’Inde védique, l’Europe des runes et des bardes, la Grèce des tragédies et des épopées.

Ces origines sont enfin celles du poète lui-même qui, sentant sa fin toute proche,

«  S’emplit des visions qui hantaient son berceau »,
 
 
 
 
 

 

repense à ses premières et éphémères amours :

«  Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
Qui fis battre mon cœur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane,
Ne parfumas qu’un jour l’ombre calme des bois.
 
 

 

Heredia et Leconte de Lisle : c’est à ces deux poètes insulaires et de cultures mêlées qu’il a été donné de chanter l’appel profond des océans, de raviver le souvenir des archipels oubliés et d’écrire en lettres d’or l’un des plus glorieux chapitres de la poésie française.

 NOTES
 
(1) Christophe Carrère : Leconte de Lisle ou la passion du beau, Paris, Fayard, 2009, p.148. Les autres citations suivies d’un numéro de pages sont extraites de ce livre.
(2) Parus chez Gallimard en 1985. Pour la rédaction du présent article je m’inspire également de l’excellente préface de Claudine Gothot-Mersch.

JEAN FERRAT (1930-2010) – HOMMAGE

par Daniel COLOGNE

Il a mis la chaleur et la gravité de sa voix exceptionnelle au service de textes où se rejoignent la profondeur de Brel et la qualité littéraire de Brassens.

Même si l’on ne partage pas les convictions politiques de Jean Ferrat, on ne peut que s’incliner respectueusement devant un message où le communisme est beaucoup plus qu’un système idéologique et revêt la parure d’une vision de poète.

Se mettre à l’unisson des media consisterait à évoquer les chansons les plus connues : La Montagne, Aimer à perdre la raison, La Femme est l’avenir de l’Homme, Nuit et brouillard.

Certes, Jean Ferrat a aimé son pays à l’égal d’une femme et lorsqu’il chante Ma France, il célèbre une patrie à la fois charnelle, historique et idéale qui « tient l’avenir taillé dans ses mains fines ».

Et qui pourrait demeurer insensible à sa description des camps nazis vers lesquels le jeune garçon voit partir pour toujours son papa Tenenbaum, artisan-joailler venu du Caucase ?

Mais d’autres joyaux de la bonne chanson française ont été oubliés par les hommages officiels.

Je pense par exemple aux Nomades, texte d’une sublime beauté où Ferrat révèle le regard toujours bienveillant qu’il pose sur la diversité du monde et sur l’altérité des cultures.

« Ni la peur de mourir un jour

Dans quelque ville frontalière

Sans tenir la main d’un amour

Ne les arrête sur la Terre,

Les nomades ».

« Et quand on voit sous les platanes

Passer les mulets et les ânes

On a beau être des profanes

On voudrait suivre la caravane

Des nomades ».

Jean Ferrat a su prendre ses distances par rapport à la « mascarade » soviétique, et même vis-à-vis de Cuba, où il fit une tournée en 1967, par delà la fascination exercée sur lui par les rythmes du carnaval de Santiago.

Voici deux extraits qui attestent l’humour de Jean Ferrat, sa sensualité qui n’est jamais vulgaire, sa magie des mots qui nous montre le castrisme comme une idée à la fois belle et dangereuse.

« La nuit, quand je m’en vais à rêve découvert,

Quand j’ouvre mes écluses à toutes les dérives,

Cuba, dans un remous de crocodile vert,

Cuba, c’est vers toi que j’arrive ».

(Cuba si)

« Les petits seins des métisses

Du miel et du pain d’épice

Je côtoie des précipices

Et moi qui danse comme une saucisse ».

(A Santiago de Cuba).

Personne n’a rappelé que, dès 1956, Jean Ferrat mettait Aragon en musique et que Les Yeux d’Elsa ont été chantés par André Claveau.

Rencontre ô combien symbolique du jeune homme de gauche et de la vedette d’âge mûr au répertoire plutôt réactionnaire.

Mais Ferrat et Claveau partagent la même nostalgie des choses qui meurent : les trains à vapeur, les diligences, les « vignes » qui « courent dans la forêt » et dont « le vin ne sera plus tiré ».

Tous deux célèbrent avec la même fougue sympathique « Che » Guevara et Monsieur de Charrette, car dans l’absurdité des guerres, le sang versé est toujours

« si rouge qu’on dirait

un mouchoir rouge de Cholet ».

Complément :

Pour ceux qui apprécient Jean Ferrat je vous propose trois chansons de cet auteur :

LES RACCOURCIS DU PRET-A-PENSER

 
 
par Daniel COLOGNE

Les chansons constituent de remarquables vecteurs de mémoire. J’en ai appris quelques-unes issues du répertoire de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, où ma maman militait vers 1935. Ces couplets n’avaient pas grand’chose à voir avec le Dieu d’amour universel enseigné en 1958 par la brave « dame du catéchisme », copieusement chahutée par nous autres garnements qui, au seuil de la communion solennelle, nous fichions pas mal que le Christ soit venu et puisse revenir pour l’humanité entière ou le numerus clausus de l’Apocalypse.

Une religion élitiste et guerrière, le Christianisme ? Relisons les textes, à défaut de reprendre en chœur les refrains jocistes oubliés (1). Pour l’heure, je me borne à témoigner. La seule période où je me suis senti vraiment concerné par le Christianisme (1978-1983) est celle où m’habitait une rage protestataire, mauvais réflexe hérité d’une éducation puritaine, attitude bêtement réactionnaire contre le milieu littéraire parisien jugé interlope et dissolu.

Du libertinage à la pudibonderie et vice versa : fréquent raccourci qui peut mener à Damas, piège tendu à des naïfs auxquels les égéries de l’ésotérisme dénient finalement à juste titre le droit de se prendre pour Lucien de Rubempré. Par ailleurs, au temps de mes illusions perdues, j’étais en quête d’un prêt-à-penser. Le traditionalisme intégral m’allait comme un gant, non pas sous sa forme postérieure à l’installation de Guénon en Islam, mais dans sa première mouture de philosophie se voulant pérenne, dispensée des contraintes liturgiques, conciliatrice d’une sorte de « pensée libre » et d’une vague religiosité, providence de l’universitaire ne voulant pas renoncer au spiritualisme.

Car la laïcité est la dominante de mon parcours scolaire : cursus primaire dans une commune bruxelloise à majorité socialiste, études secondaires dans un « athénée royal » au cours de religion souvent bâclé (2), cycle supérieur à l’ombre du Grand Orient de Belgique.

Toutefois, dans les chansons apprises à l’école, même pathos héroïque que dans les hymnes de la J.O.C.. Nous sommes dans l’immédiat après-guerre. « Il va vers le Soleil levant », notre « pays meurtri » qui « réclame l’effort de tous ses enfants ». « Nous voulons un monde nouveau, plus beau ». De là vient peut-être mon indéracinable côté utopiste.

Ma blonde, entends-tu dans la ville ? nous reconduisait au Front Populaire. Le Chant des Partisans nous ramenait sous l’Occupation. Les paroles de Kessel et Druon me serraient le cœur. Aujourd’hui, il m’importe davantage d’observer que l’ennemi nazi n’y est jamais explicitement nommé. Le chant peut donc être réutilisé à l’envi par tous ceux que taraude le désir de liquider l’adversaire. Serti dans les années 1940, c’est un hymne somptueux et exaltant. Sorti de son contexte, c’est un appel à la violence meurtrière. Demain, quel sang noir sèchera au grand soleil sur nos routes ? Quelle liberté nous écoutera dans la nuit ? Même en 1955, l’enseignement laïc devait-il faire chanter cela à des gosses de neuf ans ?

Dans Nuit et Brouillard, Jean Ferrat désigne l’ennemi, mais trop largement : « les Allemands ». C’était culotté à l’heure de la réconciliation De Gaulle-Adenauer et à l’aube de la construction de l’Europe. Ferrat a pris le relais d’André Claveau, une des idoles de ma maman. L’un a écrit la musique des Yeux d’Elsa chantés par l’autre (1956). Le même artiste peut célébrer l’amour selon Aragon et le sang des Vendéens versé sur Les Mouchoirs rouges de Cholet. Je m’en veux de ne pas avoir compris cela plus tôt.

Ferrat alias Tenenberg et David Scheimert sont deux Juifs communistes qui ont failli orienter mon activité littéraire. Le second surtout, qui voyait en moi un critique littéraire sans prétention philosophico-politique, et qui respectait ma sensibilité « de droite ». Si j’avais suivi ses conseils, j’aurais écrit sur la vie et les livres des autres en me souvenant toujours qu’on peut louer à la fois Monsieur de Charette et les mutins du Potemkine, qu’on peut être communiste et regretter les belles choses qui meurent, qu’on peut partager à droite et à gauche la nostalgie des diligences, des trains à vapeur ou des vignes qui « courent dans la forêt » et dont la « piquette » ne sera plus tirée.

Au lieu de cela, me voici attablé au Pied-de-Cochon, fameuse taverne de Genève, avec les autres rédacteurs du Huron (3), dans un commun vomissement de la scolarité cantonale décadente, en révolte contre un enseignement délétère pourtant dépourvu d’immigrés extra-européens, étranger à toute querelle de foulard – aujourd’hui obsession commune aux laïcistes et aux « fronts nationaux » -, mais dominé par des petits bourgeois helvétiques, soixante-huitards hirsutes et malodorants démentant la légendaire propreté de leur ancestrale confédération.

J’ai décidément toujours été beaucoup plus réactif que productif. Même les lignes qui précèdent, nonobstant leur forte dose autobiographique peut-être inconvenante, sont inspirées par la lecture d’une récente livraison de la NRH (4) : revue à laquelle je garde toute mon estime, mais qui, cette fois, génère en moi un certain agacement.

Lorsqu’en 1974, je m’assieds sur une banquette du Pied-de-Cochon, aux côtés de conspirateurs dits « d’extrême-Droite », je ne me suis délesté, ni de mon bagage de lettreux conformiste, où Garcia Lorca pèse plus lourd que Brasillach, ni des raccourcis du prêt-à-penser teinté de rouge.

« Cela fait plus de vingt ans, camarade,
Que la nuit règne sur Grenade »(5)
Un de mes commensaux riposte : « Garcia Lorca ? Un homosexuel ! Et de la pire espèce ! Vous voyez ce que je veux dire ? ». Dans l’actuelle chasse aux pédophiles, ce voisin de table réclamerait à coup sûr le meilleur fusil. Certains poèmes de Lorca sont pourtant dédiés à des jeunes filles. De très jeunes filles ? Peut-être, mais sans l’arrogance d’un Matzneff qui, à la télévision, déclara un jour que les petites garces de douze ans préfèrent « une relation sexuelle de qualité » avec un adulte aux maladroits et innocents bécots de leurs condisciples.

Lorsque s’en mêle Jean Richer, dont j’admire par ailleurs les travaux en géographie sacrée et même en astrologie, on se demande quand même dans quel recoin de l’horoscope il va chercher que Lorca est mort à 38 ans en emportant dans la tombe le secret de son « problème sexuel non résolu ».

Selon Arnaud Imatz, Garcia Lorca est un écrivain apolitique. La responsabilité de son assassinat est imputable, non à la Phalange originelle et idéaliste, au sein de laquelle il comptait de nombreux amis, mais à des éléments venus gangrener de l’extérieur le mouvement national-syndicaliste de José Antonio.

Les références d’Imatz demeurent floues. On aurait apprécié, outre la demi-douzaine de noms d’auteurs cités, des titres d’ouvrages, des dates de parution, des noms d’éditeurs. Peut-être l’absence de traductions françaises explique-t-elle ce raccourci bibliographique. Je crains toutefois qu’en voulant éventrer la légende de l’intellectuel communiste tué par la Phalange, Imatz n’ouvre la porte à un prêt-à-penser de rechange où Lorca se voit quasi annexé par un Phalangisme revisité après ravalement de la façade.

Certes, le Phalangisme espagnol témoigne d’un équilibre mental qu’on ne trouve qu’en faible proportion dans d’autres « fascismes-mouvements », pourtant moins effrayants que les « fascismes-régimes » (6). Cela tient sans doute à la personnalité du fondateur, peut-être au Catholicisme, quoique des contre-exemples soient fournis par le Rexisme belge et les Oustachis croates. En tout cas, on n’y entend pas, comme en Roumanie sur fond de Chrétienté Orthodoxe, des énormités comme celle qui assimile la « grande guerre sainte » au combat contre « le Juif qu’on porte en soi ».

Cependant, la meilleure manière de disputer au communisme l’œuvre de Lorca aurait été d’en proposer une grille de lecture identitaire beaucoup plus serrée. Son amour pour les gitans va bien au delà d’une simple compassion envers les « pauvres » et les « paysans ».

«  Et vous, gitans,
Serrez bien vos compagnes
Au creux des lits chauds.
Ton sang inonde
La terre d’Espagne
O Federico ! »

 

Garcia Lorca célèbre l’identité hispanique dans toutes ses dimensions, y compris l’apport tzigane, surtout sensible dans cette Andalousie qui lui est chère.

«  Et les gitans
Levaient sur toi
Leurs yeux de bronze et d’or ».
 
 L’inspiration identitaire du poète implique, non pas une identité de repli, de crispation, de coagulation, mais une identité d’ouverture qui ne se dissout pas dans un universalisme abstrait. Il s’est ennuyé à New-York et c’est peut-être – si ma mémoire est bonne – la seule fois qu’il a quitté son Espagne natale, par lui inlassablement sillonnée avec une troupe ambulante au service du théâtre populaire. Il est donc inexact de qualifier Lorca d’« élitiste ». Et s’il peut être défini comme « baroque » et « précieux », c’est parce qu’aucune facette de son histoire nationale artistique et littéraire ne le laissait indifférent. Il a consacré un essai au Gongorisme. Comme Heredia, il a réutilisé la tradition poétique du romancero. L’esthétique d’une pièce comme Noces de sang est imprégnée du « ténébrisme » caractéristique d’une certaine peinture espagnole du XVIIème siècle.

Federico Garcia Lorca est identitaire dans l’Espace, mais aussi enraciné dans le Temps, comme tous les grands artistes qui veulent vraiment remonter à la source de leur génie national. Voilà pourquoi il a pu compter parmi ses admirateurs des phalangistes éclairés, mais aussi des gens d’autres bords politiques, et le chanteur qui repense à la mort toujours scandaleuse du poète sous l’odieux crépitement des balles :

«  Et déjà,
Face au mur blanc de la nuit,
Tes yeux qui voient dans un éclair
Les champs d’oliviers endormis,
Mais ne se ferment pas
Devant l’âcre lueur éclatant des fusils,

Federico Garcia ».

Dans sa seconde contribution au micro-dossier sur l’Espagne, Arnaud Imatz incrimine quelques mesures prises sous le gouvernement de Zapatero, qui rallument selon lui les passions de la guerre civile. Il se montre convaincant et bien documenté, mais en fin de lecture, on a l’impression que l’Espagne remarquablement modernisée avait accompli un processus de pacification amorcé dès avant la mort de Franco (1975).

Indépendamment de la guerre civile, observons d’abord que les mesures décentralisatrices de 1978 (7) n’ont pas éteint l’ardeur belliqueuse des séparatistes basques et catalans.

En ce qui concerne les tragiques événements de 1936-1939, d’aucuns estiment qu’ils ont généré « la haine pour cent ans ». Tel était par exemple l’avis du Professeur Olivera, que j’ai rencontré à Genève en 1971, à l’occasion d’une tentative manquée d’apprendre l’espagnol (Je ne suis pas doué pour les langues).

La vraie question n’est-elle pas : pourquoi un pays de tradition chrétienne comme l’Espagne ne réussit-il pas sa réconciliation nationale ? Serait-ce que l’hispanochristianisme secrète un ethno-sado-masochisme, auquel nous avons vu qu’un Primo de Rivera a pu se soustraire, mais dont l’Inquisition dominicaine a incarné la plus sombre figure historique ?

Pour comprendre la difficulté de l’Espagne à se pacifier, il faut peut-être remonter aux sources d’un mal hispanique attesté par la Controverse de Valladolid, où le courageux Las Casas affronte les censeurs féroces qui nient que les Amérindiens puissent avoir une âme, sans parler des perpétuels soubresauts volcaniques du continent sud-américain, sans oublier la cruelle répression qui s’abattit sur les Pays-Bas occupés pendant deux siècles. Durant deux cents ans, l’Espagne enserra dans sa poigne de fer ce qui allait devenir une Belgique animée, elle aussi, par des tensions irréconciliables. 

La légitime critique du gouvernement Zapatero entraîne Arnaud Imatz sur la pente savonneuse de la jonglerie comptable qui, lorsqu’il s’agit des victimes d’un conflit ou d’un génocide, rabaisse le révisionnisme du niveau qui devrait être le sien – une tendance naturelle de toute historiographie qui se respecte – au pitoyable étage d’un comparatisme de boutiquiers, au sous-sol de la mesquinerie où se camoufle le désir inavoué d’improbables réhabilitations. Ne perdons plus de temps à dédouaner le franquisme, cet ultime sursaut du goupillon et du sabre alliés, ce concubinage nauséabond de la soldatesque et de l’Opus Dei. Celle-ci a été justement qualifiée de « sainte maffia » au service d’une « monarchie sans roi », euphémisme pour dictature militaire de salut public.

En filigrane du macro-dossier sur les Etats-Unis, je découvre un autre défilé de notre prêt-à-penser, où certains éclairages se justifient comme hypothèses de recherche, mais où certaines postures deviennent lassantes à force de répétition dogmatique.

Certes, la doctrine géopolitique de Mac Kinder est mieux développée que dans le livre de Sedgwick (8), qui en prête à Douguine un résumé succinct. Je suis donc tout disposé à repenser mes Notes dissidentes sur l’Europe péninsulaire partiellement inspirées par la lecture de Sedgwick. Par ailleurs, pour que l’on ne se méprenne pas sur ma position dans un débat vieux de quatre décennies, puisque déjà étalé dans Le Huron susnommé, je remonte au temps du « chassé-croisé » de Guy Rossi-Landi. A cette époque, l’antiaméricanisme glisse de gauche à droite, à condition de ne pas le réduire à la dénonciation marcusienne de l’homo economicus unidimensionnel et à la critique soixante-huitarde de la « société de consommation ».

A la une du Huron en 1975, un dessin humoristique. Un franchouillard coiffé d’un béret et tenant sous le bras une baguette (le « pain français », disent les Belges). Il est enfermé dans une bulle comparable à celle qui le surplombe et où il dit : « L’Amérique nous protège ». La légende est sans pardon : « Le roi des cons ».

Je suis toujours d’accord avec cette caricature et son texte. Toutefois, au fil du temps, j’ai découvert que, parallèlement à la judicieuse distanciation par rapport aux Etats-Unis, sévissait dans nos rangs, en dépit de la guerre froide, une dangereuse fascination de la Russie soviétique.

Ni Washington ni Moscou. C’était le mot d’ordre de façade. C’était le thème d’un conférencier que j’avais invité à Genève en 1977. Les gardes du corps dont il était flanqué avaient caché des cocktails Molotov dans les toilettes au cas où, comme quelques mois auparavant, les ouailles pacifistes de Jean Ziegler descendraient de leurs auditoires pour venir nous taper dessus. Mais excepté le passage à tabac d’un diplomate africain dont les coupables sont restés introuvables et impunis, la soirée fut calme. Notre hôte ne sortit guère de la double négation du monde bipolaire de l’époque.

C’est pourtant le même qui, en janvier 1978, tente de nous intoxiquer, quelques compagnons et moi-même, avec de prétendus « groupes géopolitiques » de l’Armée Rouge tout disposés à soutenir les nationalistes-révolutionnaires d’Europe de l’Ouest et leur désignation de « l’ennemi américain ».

Pour ceux qui voulaient infléchir notre fragile nébuleuse dans la direction du national-bolchévisme, toutes les occasions étaient bonnes. Subtils argumentaires développés autour d’une galette des Rois dont la fève était difficile à avaler pour le maurrassien égaré à notre table. Débats enfiévrés à Genève, avec participation des Lausannois et des Italiens (à l’époque de Freda), et avec l’inoubliable intervention de Ferraglia : « Pourquoi ne parlons-nous jamais d’amour ? » (curieuses paroles dans la bouche d’un négationniste, mais ce bon vieil Aldo continuera de m’insulter). Discussions passionnées à Bruxelles, où un militant cite Chesterton et devance Guillaume Faye, assimile le traditionalisme à une « démocratie des morts » et préconise la fuite en avant vers un avenir rouge comme le sang que répandent à l’Est la faucille et le marteau.

Enfin, last but not least, vigoureuses interventions dans les colloques semi-mondains de Paris, sous le regard enamouré d’une Madame Papon sans autre rapport qu’homonymique (que les belles âmes se rassurent) avec le tristement célèbre Maurice. Désintégrons le Système avec des guerriers authentiques, de vrais « individus absolus » dont même l’Evola de Chevaucher le Tigre ne soupçonnait pas le « visage originel » derrière les masques du Tupamaro d’Uruguay ou du Vietcong attaquant par derrière le Sammie englué dans la rizière.

Entre-temps, le Figaro-Magazine était investi par les meilleurs d’entre nous, à moins que ce ne fussent les plus chanceux et les plus à l’aise dans les cocktails non Molotov. A leur tête, un Louis Pauwels expert en raccourcis : le nazisme = Guénon + les divisions Panzer, le communisme russe = 1789 + le froid. Comme l’a pertinemment rappelé Robert Steuckers, 1979 fut l’apothéose de la Nouvelle Droite. Mais deux ans plus tard commençait le double septennat de Mitterrand.

La NRH appelle à la rescousse Henri Beyle dit Stendhal, autre spécialiste ès formules frappantes, fulgurances laconiques et équations simplistes.

Nord = modernité. Sud = tradition. A quelques nuances près, Paul Hazard dit la même chose dans La Crise de la conscience européenne (9). Mais la translation de l’épicentre culturel vers l’Europe septentrionale, à travers le pré-romantisme, autre versant des prétendues Lumières, ne témoigne-t-elle pas d’un Nord déjà « Sudifié », du cœur enflammé de la passion se substituant au cœur rayonnant du classicisme ?

Au moins ce sujet-là mérite-t-il un débat approfondi. C’est moins sûr pour « Dieu, la liberté et l’argent » : trilogie on ne peut plus réductrice où la mentalité américaine ne se laisse pas enfermer.

Il y a deux Amériques. Leurs berceaux respectifs sont la Virginie et le Massachusetts. D’un côté, les « planteurs galants » qui font cultiver leur coton par des esclaves noirs résistants à la chaleur, mais logés, nourris et blanchis. Dominique Venner écrivait déjà cela il y a plus de trente ans dans Le blanc soleil des vaincus (très beau livre au demeurant). De l’autre, les puritains et théocrates, qui feront alliance avec les précédents contre la Couronne britannique, mais qui, à la faveur de la guerre de Sécession, opposeront définitivement et victorieusement le Nord industriel, démocratique, engoncé dans ses préjugés messianiques protestants, au Sud rural, « aristocratique », issu des premiers colons « nullement religieux » (sic). Et voilà raccourcis en vingt lignes quatre siècles d’histoire qui concernent aujourd’hui près de trois cents millions d’habitants.

Une fois encore, on risque de se méprendre sur mes propos. J’ai moi-même écrit combien je me méfie d’une certaine Amérique fondamentaliste. Mais c’est une Amérique parmi une pluralité d’Amériques. C’est un courant parmi d’autres, lui-même traversé par des sous-tendances qui confèrent à la mentalité étatsunienne, même limitée à la sphère religieuse, une foisonnante complexité. Faut-il craindre les Amish, chez qui l’antimodernité est plutôt la dominante, et qui ne cherchent pas à imposer leur mode de vie à l’extérieur de leur communauté ? Faut-il mettre dans le même sac de véhéments prédicateurs comme Hinn ou Carothers, le Plein Evangile des hommes d’affaires, les exubérants Pentecôtistes auxquels se mêle une frange de la communauté noire qui, elle aussi, a son messianisme bien particulier sur fond de gospel ?

Ce qui me gêne, dans ce numéro de la NRH, ce sont les jugements à l’emporte-pièce sur un sujet méandreux, dont l’angle d’attaque historique semble in fine prétexte à une canalisation d’énergie militante, à l’inlassable répétition de poncifs entendus depuis des décennies.

Ainsi un melting-pot ne peut-il produire que des individus sans culture. C’est faire peu de cas d’un philosophe comme Emerson, ouvert à la spiritualité indo-européenne, d’un poète comme Whitman (le Verhaeren américain), de l’immense dette du roman français contemporain envers Dos Passos, Faulkner et Hemingway, de conteurs géniaux comme Mark Twain et Fenimore Cooper, d’un dramaturge comme O’Neill, dont Désir sous les ormes est une des plus belles pièces de théâtre que j’ai vues. Et je n’aborde que les domaines qui me sont un peu connus.

Absence totale d’aptitude à se remettre en question : voilà le diagnostic que m’inspire l’obstination de ceux pour qui le mal américain est toujours d’avoir voulu « recommencer le monde » sur une terre vierge (Virginie). Mais nous autres Européens, ne devons-nous pas, aujourd’hui, avec l’unique virginité de nos cerveaux de penseurs vraiment libres, refonder l’Europe et repenser les origines de l’humanité ?

Renvoyer dos à dos laïcistes et fondamentalistes religieux objectivement complices, soumettre les préjugés du transformisme darwinien et du créationnisme à l’épreuve du feu de la discussion argumentaire que les deux camps refusent : telles sont des priorités parmi d’autres de la reprise de conscience européenne. S’y ajoute notamment le choix de ne plus traiter en bloc, de manière systématiquement répressive (fondamentalisme religieux) ou de façon unilatéralement permissive (laïcisme), les problèmes de société dont chacun postule une approche souple et spécifique : statut des homosexuels, dépénalisation de l’avortement et de l’euthanasie, peine de mort.

A l’heure où j’écris ces lignes, Obama vient d’être intronisé et il me semble que ses premières décisions le rapprochent, dans une certaine mesure, de l’esprit européen toujours soucieux de soulager les détresses physiques et morales. Je pense à ses mesures concernant Guantanamo et à ses propositions touchant la décriminalisation de l’I.V.G.

Dominique Venner et ses collaborateurs estiment que l’élection d’un président afro-américain éloigne encore davantage les Etats-Unis de l’Europe, après la première rupture opérée par les colons protestants du XVIIème siècle et confirmée par le triomphe yankee des années 1860.

Un africaniste distingué accorde à la NRH un entretien où il explique que l’Africain vaut surtout par sa capacité de reproduction. On lit ailleurs que le dynamisme des Etats-Unis est dû à l’émigration albo-européenne et que la perspective du déclin démographique de la race blanche épouse la prévision de la « fin du rêve américain ».

Soyons sérieux. Il n’existe donc pas d’élites afro-américaines comme celles que je vois en Belgique, comme ces Afro-Européens d’origine arabe ou subsaharienne que je côtoie quotidiennement, qui dirigent des entreprises de services, s’avèrent d’excellents médecins, possèdent des diplômes d’architectes après avoir présenté comme double thèse de doctorat la construction traditionnelle d’une mosquée et l’érection d’un immeuble moderne ?

Une chose est d’épingler les difficultés du multiculturalisme à la base, devant lesquelles les naïfs et les hypocrites pratiquent la politique de l’autruche. Autre chose est d’admettre l’enrichissement potentiel de la multiculturalité au sommet. Mettons-nous la tête dans le sable devant cela, refusons toute valeur aux Afro-Européens des deux sexes travaillant à Bruxelles dans le secteur des ressources humaines ou enseignant l’informatique à Paris, et soyons certains de ne jamais en avoir fini avec la fausse dialectique des prêts-à-penser et de leurs raccourcis, avec la tenaille dont les deux mâchoires sont l’inclusionnisme sans limites et l’exclusionnisme sectaire.

Carlyle comparait ainsi les discours du Nordiste et du Sudiste s’adressant à l’homme de race noire :

« Sois esclave et que Dieu te bénisse » (Sudiste),

« Sois libre et que le Diable t’emporte » (Nordiste).

Venner le cite dans son beau livre susmentionné sur la Guerre de Sécession. Pourquoi cautionne-t-il aujourd’hui cette ânerie qui qualifie de « nullement religieux » les premiers colons virginiens antérieurs de plus d’un siècle aux passagers de Mayflower ?

Quant à ceux-ci, sont-ils vraiment les ancêtres spirituels des vainqueurs de 1865 ? L’anti-esclavagisme nordiste n’a rien de messianique. Comme le sous-entend Carlyle, il est prétexte à écraser les anciens serfs sous le « talon de fer » (Jack London) du capitalisme industriel en les enfermant dans un nouveau statut de prolétaires, et sans que l’apartheid soit réellement aboli. Les Afro-américains ont relevé la tête tout au long du dernier siècle. Voici l’un des leurs à la Maison-Blanche.

Il y a cinq ans, Bernard-Henri Lévy voyait déjà en Barack Obama « un Kennedy noir ». Espérons que le nouveau Président des Etats-Unis ne soit pas attendu par un destin analogue à celui du célèbre descendant de famille irlandaise. Si tel devait être le cas, et si Obama s’avisait d’afficher une certaine tolérance éthique, le coup mortel pourrait être asséné par les adeptes de la « guerre sainte » chrétienne. De ce type de fondamentalistes émane aussi, pour l’Europe, le plus grave péril américain.

Ces gens-là haïssent l’Europe parce qu’on y érige l’évolutionnisme en dogme intouchable, parce qu’on y autorise les homosexuels à se marier et à adopter des enfants, parce qu’on y dépénalise l’euthanasie et l’avortement, parce qu’on y abolit la peine de mort en pleine période de criminalité galopante et d’apogée de la délinquance.

Ces Etats-Unis chrétiens et guerriers qui se prennent pour le Verus Israël désignent l’Europe comme « citadelle de Satan » dans la proportion même de la fuite en avant du « droit de l’hommisme ». Leur démarche est très différente de celle des Quakers de Pennsylvanie et autres groupes qui ont façonné la mentalité américaine aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Le mouvement puritain antérieur à l’Indépendance des Etats-Unis avait une part d’utopie. En cela, je suis d’accord avec Dominique Venner, mais je m’oppose à lui dans la mesure où je ne connote pas le mot « utopie » de manière systématiquement péjorative. Ces pionniers étaient en quête d’un « possible latéral » (10) par rapport à une Chrétienté européenne en crise. Le puritanisme américain d’aujourd’hui, qui ne se confond pas avec l’ensemble des Etats-Unis, est une offensive ultra-réactionnaire, dont le côté grimaçant n’a plus rien à voir avec la pursuit of happiness (11) inscrite au cœur de l’idéologie d’outre-Atlantique, qui se nourrit des débordements laxistes et des excès libertins, et qui pille l’Ancien et le Nouveau Testament pour présenter une image vengeresse de Dieu et faire sortir des épées de la bouche du Christ.

Nous autres identitaires européens n’avons pas à prendre position dans l’affrontement stérile du laïcisme (12) et de la théocratie. Nous avons à développer notre approche spécifique des plus brûlants problèmes de société et à chercher notre « possible latéral » par rapport au champ de bataille des ultra-conservateurs et des ultra-progressistes.

Nous devons quand même nous interroger sur la véritable nature du Christianisme. Les textes véhiculent des messages contradictoires. Si certaines idées chrétiennes « deviennent folles », pour paraphraser Chesterton, il convient de discerner si cela résulte d’une exégèse manipulatrice ou s’il s’agit d’une folie intrinsèque. Il va de soi que cette folie devrait être aussi traquée dans d’autres religions, dans les idéologies –ces religions sécularisées-, et bien entendu en nous-mêmes.

Les hommes naissent déterminés et inégaux. Prouvons que ce postulat seul peut servir de fondement au droit et à la dignité que bafouent tous les régimes, religieux ou laïcs, démocratiques ou fascistes, libéraux ou totalitaires. Réussissons là où tout le monde a échoué.

NOTES

 

(1) Enfants de la Sainte Eglise

Sous ses plis serrons nos rangs

Fraternité que rien ne brise

La Sainte Amitié nous fait plus grands

Que notre âme soit éprise

D’un rêve de conquérants  » (…)

 »Libre et fière est notre âme

Nous sentons s’allumer en elle

Un feu nouveau » (…)

 »Suivons notre oriflamme

Symbole de vaillance et de gloire

Sous ses plis saluons la Victoire »

(2) A l’exception de mes trois années sous le préfectorat d’Alfred Schmitz, membre des Scriptores Catholici, et de l’abbé Raymond Dellevaux, professeur de religion.

(3) Journal satirique dont huit numéros sont sortis entre 1974 et 1976.

(4) Nouvelle Revue d’Histoire, janvier-février 2009.

(5) Federico Garcia Lorca, chanson de Jean Ferrat, a été enregistrée en 1958.

(6) Distinction établie par Renzo de Felice. Leur caractère de « nébuleuses », par contraste avec le durcissement des « fascismes-régimes », n’empêche pas les « fascismes-mouvements » d’être à l’origine de dérives.

(7) En 1978, les dix-sept régions du pays sont dotées de gouvernements autonomes.

(8) Contre le monde moderne, Dervy, 2008.

(9) Paris, Fayard, 1961.

(10) Raymond Ruyer définit l’utopie comme « un exercice mental sur les possibles latéraux ».

(11) A cette « poursuite du bonheur » à l’américaine, il n’est pas obligatoire d’opposer, de manière manichéenne, comme quintessence de l’esprit européen, « le sentiment tragique de la vie ». (Miguel de Unamuno).

(12) Dans « le monde de la Laïcité » (sous-titre de l’émission maçonnique de la RTBF), il y a des gens lucides qui sont conscients des limites de cette laïcité (notamment face à la foi globalisante et motivante des Musulmans).Il y a aussi des associations qui font un travail respectable au service du Droit. Mais il y a un noyau dur (très puissant en Belgique) qui substitue au dogmatisme idéologique et religieux une scolastique de rechange (avec notamment le dogme intouchable du transformisme darwinien). C’est ce courant que j’appelle le « laïcisme ».

POUR « L’EUROPE DE TOUTES LES IDENTITES »

par Daniel COLOGNE

L’excellent ouvrage de mon ami Georges Feltin-Tracol (1) mérite mieux que le modeste compte-rendu que j’ai fait mettre en ligne en novembre 2009. Certains chapitres peuvent à eux seuls servir de rampes de lancement à d’importants débats. Je pense notamment au chapitre XXV consacré à « la reconfiguration du monde en grands espaces » (2). L’auteur reprend d’ailleurs ce thème dans un article de L’Unité Normande (3) à travers des réflexions sur « l’axe paneuropéen Paris-Berlin-Moscou » (4).

Le futur « grand-espace européen » (5) pourrait être une adaptation moderne de l’ancienne idée d’empire, dans une perspective voisine de « l’archéofuturisme » (6). L’idée impériale a été défendue dans l’émission Ce soir ou jamais (FR3) par Michel Maffesoli définissant ainsi un macro-ensemble géopolitique à l’intérieur duquel s’épanouiraient en toute autonomie des « baronnies », comme autrefois, par exemple, la ville de Liège, sa région et ses princes-évêques.

Georges Feltin-Tracol opterait plutôt pour « des coopérations régionales transfrontalières » (7) assurant la liaison entre les peuples, dont il convient de maîtriser les tendances centrifuges particularistes, et l’Etat impérial, toujours susceptible d’incliner dangereusement dans une direction centripète uniformisatrice. En effet, à quoi servirait-il de construire une Europe-gigogne aux enchevêtrements géopolitiques complexes si c’est pour la voir aussitôt dégénérer en une simple variante du « One World » (8) sournoisement totalitaire ?

Michel Maffesoli sur le plateau de Frédéric Taddei, Michel Déon sur celui de Franz-Olivier Giesbert, Alain Finkielkraut s’interrogeant sur le « refus de l’autre » (9) en France dans l’émission d’Yves Calvi, Tariq Ramadan retournant l’accusation de dogmatisme contre une hystérique de l’« émancipation » féminine (10) : pourrons-nous bientôt mettre une sourdine à notre perpétuel lamento sur la tyrannie médiatique ?

En tout cas, stratégiquement, un éventuel effort d’infiltration dans les grands réseaux de communication est préférable à une improbable insurrection « populaire » qui, comme souvent, catamorphoserait les idées en slogans et laisserait le pouvoir aux mains d’une poignée de brutes.

« Par sa nature, l’être humain est belligène » (11). C’est un des rares points sur lesquels Georges Feltin-Tracol et moi avons une légère divergence. Après un quart de siècle d’étude de l’astrologie et après examen des travaux statistiques de Gauquelin et de Barbault, respectivement sur les plans individuel et collectif, j’en arrive à une double conclusion. Il n’y a pas de nature humaine unique, mais des « personnalités planétaires » différenciées. Certes, un « martien » ou un « jupitérien » aura toutes les chances d’être « belligène », mais cette tendance sera fortement atténuée, voire inexistante, chez des individus à dominante « vénusienne », « saturnienne » ou « lunaire ». De même, sur le plan de la cosmo-histoire (terme que je préfère au vocable « astrologie mondiale »), les configurations harmoniques et dissonantes se succèdent sur « la ligne du Temps » (Ilya Prygogine) tout en présentant des analogies cycliquement récurrentes. C’est pourquoi, dans « le nouvel ordre de la Terre », les diverses « entités impériales » (12), à commencer par notre « grand-espace européen », devront être dirigées par des sages prédisposés à l’harmonie afin de réduire au maximum les « tensions polémogènes » (13). Aux « guerriers » naturellement inclinés vers la dissonance peut-être réservé un rôle important dans les « tensions agonistiques », c’est-à-dire les débats internes (du grec agôn, à distinguer de polemos) qui, tout en demeurant imprégnés de respect mutuel, devront supplanter en vigueur les piteux consensus-ratatouilles qui dominent aujourd’hui le paysage médiatico-intellectuel.

Des hommes et des femmes aptes à gouverner harmonieusement se retrouvent dans toutes les communautés aujourd’hui installées sur notre sol européen. C’est pourquoi l’empire européen de demain sera nécessairement « l’Europe de toutes les identités » (14). L’Europe future doit être polyculturelle. La notion de polyculturalisme, où chaque communauté défend ses valeurs spécifiques dans un débat franc et courtois, est appelée à supplanter l’idée-tarte à la crème du « multiculturalisme », hypocrite paravent de la « déliquescence multiraciale » (15).

Citant Marc Rousset, dont il recense l’ouvrage (16), Georges Feltin-Tracol approuve : « Une société multi-ethnique conduit tout droit inexorablement, au mieux à des troubles et des affrontements, au pire au chaos et à la guerre civile, car il lui manque la philia, la fraternité sincère, réelle et profonde entre les citoyens » (17).

Sur ce point, Marc Rousset et Georges Feltin-Tracol sont d’accord avec Alain de Benoist qui remarquait récemment avec justesse que nous sommes certainement dans une société multi-ethnique, mais certainement pas dans une société multiculturelle. Les différences y sont acceptées tant qu’elles ne remettent pas en cause la mono-culture du Système, mais dès que les grands dogmes de celui-ci sont en péril, comme par exemple au travers de la recrudescence du voilement partiel ou total de la femme musulmane, toutes les forces sont mobilisées en faveur de « l’interdit vestimentaire » (18). On redéfinit à la hâte un « espace public » limité à une rencontre de visages, on traque derrière la burka la suspicion de terrorisme islamiste, on fait du foulard le symbole récapitulatif de la soumission plurimillénaire de la femme dominée par l’homme, on se garde bien d’évoquer l’argument de la pudeur, dont on se demande d’ailleurs si les amazones de la modernité (Elisabeth Badinter, Anne-Marie Lizin et consorts) ont encore la moindre notion.

Le multiculturalisme est en réalité un multiethnisme que l’on cherche à uniformiser par une mono-sous-culture qui, relativement à l’exemple choisi plus haut, consiste en un culte provocant du corps féminin aux antipodes de l’antique tradition européenne du classicisme pictural et sculptural.

Le polyculturalisme réside au contraire dans l’harmonieuse cohabitation de diverses conceptions de la féminité et, d’une manière plus générale, de styles de vie différenciés, dont aucun ne veut s’imposer aux autres ou recourir à la brutalité pour faire respecter ses règles.

Lecteur assidu et commentateur avisé de Carl Schmitt, ainsi que de plusieurs auteurs développant « la célèbre dichotomie géopolitique entre la Terre et la Mer », Georges Feltin-Tracol en arrive aujourd’hui à qualifier de « fallacieuse » (…) « cette opposition désormais classique » (19). Je me réjouis de le voir souligner l’existence « de nombreux archipels » composant « le domaine d’Outre-Mer » de l’Union Européenne.

Reconnaître l’existence d’un « grand espace » euratlantique n’implique aucune inféodation à l’Extrême-Occident étatsunien tout en préservant de la tentation de laisser l’Europe se dévorer par l’Eurasie.

La contemplation attentive d’une carte de l’hémisphère Ouest dégage un remarquable arc insulaire bandé vers le continent américain et composé des îles Svalbard et Jan Mayer (Norvège), de l’Islande, du Groenland et des Feroë (Danemark), des Açores et de Madère (Portugal), des Canaries (Espagne), sans parler des Bermudes (Grande-Bretagne) et de Saint-Pierre-et-Miquelon (France) voisinant en latitude et longitude avec Washington et New York.

Vers le Sud-Ouest, les îles d’Ascension et de Sainte-Hélène achèvent de dessiner cet arc à mi-chemin de l’Angola et du Brésil. Il s’agit aussi de possessions britanniques. Il est clair que ce grand-espace euratlantique postule de considérer la Grande-Bretagne, non plus comme le cheval de Troie des Etats-Unis, mais comme un archipel de base de l’Europe péninsulaire et comme une entité géopolitique associée par une « communauté du destin » aux autres composantes de notre Empire de demain.

 NOTES

(1) Orientations rebelles, Editions de l’Heligoland, 2009. Dans la suite du présent article, ce livre sera référencé sous les initiales O.R.

(2) O.R., p.203.

(3) Numéro 311, octobre 2009. Dans la suite du présent article, L’Unité Normande sera référencée sous les initiales U.N.

(4) U.N., p.31.

(5) O.R., p.217.

(6) O.R., p.51.

(7) O.R., p.216.

(8) U.N., p.33.

(9) Contrairement à l’opinion couramment répandue, ce serait plutôt les allochtones qui refuseraient la France. Encore faut-il se demander pourquoi ils ne se reconnaissent pas dans les « valeurs » de la République.

(10) Sans soutenir Tariq Ramadan, dont je n’ai lu aucun écrit, je me joins à lui pour dénoncer un dogmatisme laïciste qui veut imposer une seule manière de résoudre des problèmes de société différents les uns des autres et ficelés dans un même paquet : avortement, euthanasie, homosexualité, châtiments corporels, peine de mort.

(11) O.R., p.200.

(12) O.R., p.223.

(13) O.R., p.217.

(14) O.R., p.226.

(15) U.N., p.32.

(16) La nouvelle Europe. Paris-Berlin-Moscou. Le continent paneuropéen face au choc des civilisations. Editions Godefroy de Bouillon, 2009.

(17) U.N.,p.32

(18) Voir Georges Feltin-Tracol et son brillantissime éditorial du 5 septembre 2009.

(19) U.N.,p.34

ELOGE DE L’INSOUMISSION

par Daniel COLOGNE

Recension du livre de Georges Feltin-Tracol : Orientations rebelles, Les Editions d’Héligoland, 2009.

Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

Le « nouvel ordre de la Terre » (1) n’est concevable à mes yeux qu’en conformité avec l’harmonie cosmique. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le fonctionnement de notre système solaire pour découvrir deux des principales lois de la Nature lato sensu : la structuration hiérarchique et la pluralité rythmique. Les planètes (dont notre bonne vieille Terre) tournent autour du Soleil à des vitesses différentes sans perturber pour autant l’unité de l’ensemble astronomique. Le Soleil est supérieur à la Lune en ce qu’il irradie sa propre lumière que notre satellite, en revanche, ne fait que réfléchir. Le Temps est supérieur à l’Espace, mais a besoin de lui pour se manifester à travers les cycles astraux, les variétés saisonnières, ou tout simplement la mécanique de l’horloge. La hiérarchie naturelle suppose une réciprocité entre le supérieur et l’inférieur. L’absurdité égalitaire fait courir les peuples et les hommes selon une cadence unique. Ainsi se creusent sur les fronts et les paysages les rides et les sillons du malheur.

Telle est la base sur laquelle je rejoins le mot d’ordre d’insoumission lancé par Georges Feltin-Tracol en conclusion de son excellent ouvrage. Non à l’égalitarisme pervers ! Non à l’uniformité rythmique de la machine à écraser les hommes et les peuples ! Oui à une rébellion authentique ne se jouant pas « comme une pièce de théâtre » (p.300) ! Oui à une insurrection véritable, non conforme  » aux souhaits du Spectacle » (Ibid.), plus sincère que la pseudo-révolte braillée par les « enfoirés » en tous genres, sur les plateaux télévisuels complices, entre deux prélassements dans leurs suites hôtelières à quatre ou cinq étoiles.

Georges Feltin-Tracol rassemble des textes donnés à des revues ou mis en ligne sur des sites Internet entre 1997 et 2009. De préférence à l’ordre chronologique, il opte pour une recomposition de ces 34 articles, fruits de plus d’une décennie de labeur lucide et acharné, en une sorte de symphonie où apparaissent, selon la loi du genre, des leitmotive : par exemple « le recours aux frontières (p.271) faisant écho à la « société fermée » (p.97).

N’en concluons pas pour autant que la pensée politique de l’auteur se réduit à une apologie du protectionnisme ou à un frileux repli particulariste. Au contraire, elle s’inscrit dans l’ampleur du patriotisme triscalaire dont Georges Gondinet et moi-même (2) avons évoqué les fondements dès les années 1976-1977. Georges Feltin-Tracol nous fait l’honneur de la citation (pages 13 et 26). Il prône la « reconfiguration du monde en grands espaces » (p.203) intégrant avec souplesse, à l’instar de l’idée impériale bien comprise (patrie idéale), les singularités temporelles (patries historiques) et spatiales (patries charnelles, liées aux diversités des paysages).

Georges Feltin-Tracol restructure son florilège selon 5 grands axes qui induisent autant de chapitres. Le plus court de ceux-ci est consacré à 4 « figures » (p.227) : l’une méconnue (Georges Darien), l’autre incomprise (Thierry Maulnier), une troisième saluée comme un maître aux innombrables facettes et à la multiple splendeur (Jean Mabire), la dernière mondialement notoire (Charles De Gaulle) et fournissant l’occasion de mesurer « l’abîme séparant l’homme du 18 juin des captateurs de l’héritage qui s’en réclament fort abusivement » (p.242).

Le livre de Georges Feltin-Tracol est écrit dans un esprit de « reconquête » (p.253, chapitre 5) du terrain perdu face à la voracité tentaculaire de la « société globale » (p.101, chapitre 2).

En réalité, il est plus exact de parler de « partie 5 » et de « partie 2 », l’auteur ayant réservé le vocable de chapitre à chacun de ses articles rassemblés. La partie 3 est la plus longue. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit consacrée à la géopolitique, dont l’auteur pense que les clivages (Terre-Eau, continentalisme-atlantisme) vont, au XXIème siècle, se substituer aux antagonismes idéologiques.

Quant à la partie 1, l’auteur est trop modeste en l’intitulant « Mises au point ». Citant notamment Emmanuel Lévy, un autre grand ami, Georges Feltin-Tracol analyse en profondeur la « fausse réaction » de la « contre-modernité » (p.62), n’hésite pas à « susciter le prompt mécontentement de l’école de la Tradition » (p.64), souligne combien René Guénon et Julius Evola participent « plus du monde moderne que de la tradition, car ce qui est réactif participe de ce contre quoi il réagit » (3). Voilà beaucoup plus qu’une « mise au point ». Voilà une révision aussi déchirante que salutaire à laquelle sont conviés ceux qui, comme votre serviteur, ont trop longtemps opposé à la « fuite en avant » progressiste un décadentisme rectilinéaire stérile.

Georges Feltin-Tracol anime un site Internet (europemaxima.com) dont la vocation est de poser plus de questions que d’en résoudre. De cette vraie « pensée libre » à rebours de la fausse « libre-pensée » et de son insidieux dogmatisme de rechange, le lecteur trouvera un écho sonore dans l’article-chapitre consacré à Guillaume Faye, avec qui l’auteur et moi-même ne sommes pas toujours d’accord, mais en qui nous reconnaissons, en toute solidarité critique, un des plus courageux combattants de la pensée « alternative » et « rebelle ».

Et Georges Feltin-Tracol ajoute : « Les œillères et le dogmatisme appartiennent aux intellocrates qui squattent plateaux de télévision, studios de radio et pages de magazines. Les controverses internes et les discussions passionnées ont toujours eu lieu dans notre courant de pensée. Plus que jamais, nous devons être ouverts aux remarques de nos pairs et aux soubresauts du monde moderne » (p.54).

Concluons donc provisoirement et comme il se doit : ici s’achève la recension, mais le débat continue.

NOTES

1. Expression utilisée par Georges Feltin-Tracol dans sa contribà l’ouvrage collectif L’Europe, la Patrie et le Monde (Dualpha, 2009).

2. Voir notre brochure Pour en finir avec le fascisme (Cercle Culture et Liberté, 1977) et mon article L’Europe, patrie idéale (Genève, Impact, octobre 1976).

3. Eléments, novembre 1999, p.7.

EDGAR–P.JACOBS (1904-1987) : UN MAÎTRE DE LA « LITTERATURE DESSINEE »

par Daniel Cologne

A Clément Degeneffe (1939-1959)

Peu de temps avant sa tragique disparition dans un accident de voiture, ce cousin germain (du côté de ma maman) m’offrit l’album La Marque Jaune d’Edgar-P.Jacobs.

Dans l’Angleterre automnale des années 1950, le récit commence en des termes qui auraient pu me faire pressentir qu’un jour on parlerait, non plus de « bande dessinée », mais de « littérature dessinée ».

« Big Ben vient de sonner une heure du matin. Londres, la gigantesque capitale de l’Empire britannique, s’étend, vaste comme une province, sous la pluie qui tombe obstinément depuis la veille. Sur le fond du ciel sombre, la tour de Londres, cœur de la « City », découpe sa dure silhouette médiévale ».

J’avais 12 ans, j’étais familier d’Hergé et des scénaristes et dessinateurs du journal Tintin, mais je ne me rappelais aucune pareille élégance stylistique, sauf peut-être chez Cuvelier et ses aventures de Corentin, dont un autre cousin (du côté paternel cette fois) m’avait fait aussi cadeau d’un album.

Jacobs-photoEdgar-P.Jacobs naît le 30 mars 1904. Ses parents habitent alors dans le quartier du Sablon, non loin du Conservatoire de Bruxelles, dont il deviendra un brillant élève. Il exercera notamment ses talents de chanteur lyrique à Lille. Son expérience scénique et musicale lui servira dans sa technique ultérieure du dessin. Qu’on se rappelle par exemple l’épisode de La Marque Jaune où le malfaiteur marche sur un câble et apparaît dans la clarté du projecteur que les policiers braquent sur lui. Un biographe de Jacobs résume son œuvre dessinée en un « opéra de papier ».

Tout au long de son parcours dans les écoles laïques (primaires et secondaires) et dans l’enseignement supérieur artistique, Jacobs noue des relations très étroites avec Van Melkebeke et Laudy. Les trois jeunes gens deviennent d’inséparables amis pour la vie. Jacques Van Melkebeke est un touche-à-tout très doué qui tombe en disgrâce après 1945 pour avoir collaboré à un journal contrôlé par l’occupant. Jacques Laudy, fils du portraitiste de la famille royale, également auteur de bande dessinée (Les Aventures d’Hassan et Kaddour), est surtout connu pour son attachement au style de vie d’autrefois et son opposition à la modernité assimilée à une décadence.

En 1942, Jacobs s’associe avec Hergé, dont il colorie les albums narrant les exploits de Tintin. Les deux hommes se brouillent rapidement et Jacobs vole de ses propres ailes à partir de 1946. Dans le Triptyque Le Secret de l’Espadon, il met pour la première fois en scène les personnages du capitaine Blake (qui ressemble physiquement à Laudy) et du professeur Mortimer (qui revêt les traits de Van Melkebeke), tandis que lui-même s’incarne dans le visage d’Olrik, le malfaiteur récurrent.

La collaboration de Jacobs et d’Hergé incite certains historiens de la B.D. à classer Jacobs dans l’école de la « ligne claire ». C’est inexact. La prédominance du noir est particulièrement visible dans La Marque Jaune et ses nombreuses péripéties automnales et nocturnes, tandis qu’Hergé produit avec Tintin au Tibet un album envahi par la couleur blanche comme les neiges de l’Himalaya, c’est-à-dire de tendance esthétique tout à fait à l’opposé de celle de Jacobs.

L’immédiat après-guerre et les années de « guerre froide » constituent l’arrière-plan historique de l’œuvre de Jacobs et expliquent pourquoi ses deux héros sont britanniques et l’antagonisme Orient-Occident est présenté à l’avantage du second. Dans Le Secret de l’Espadon, l’Ouest est menacé par un empire oriental centré sur Lhassa. Dans S.O.S. Météores, des espions au service de l’Est préparent une conquête de l’Europe à la faveur d’une apocalypse climatique.

Dans La Marque Jaune, dont je propose à présent une lecture approfondie, Blake et Mortimer forment plus que jamais un couple complémentaire. L’un illustre l’action, l’autre le savoir. Mais il ne s’agit pas d’une vision dualiste, car Philip Mortimer n’hésite pas à prendre des risques physiques et il arrive à Francis Blake de prendre de la hauteur par rapport aux événements et de les synthétiser en une théorie.

Jacobs-grande pyramideComme chez Hergé et la plupart des premiers collaborateurs du journal Tintin (fondé en 1946), la femme tient peu de place dans le petit monde de Blake et Mortimer. Ce dernier utilise la concierge Miss Benson pour éloigner les importuns. Notons néanmoins la douceur de Madame Calvin, l’épouse du juge, qui tente de persuader son mari de se laisser protéger par la police.

Miss Benson joue aussi le rôle de gouvernante pour les deux héros qui partagent le même appartement. Le procédé est utilisé par d’autres grands auteurs de polars : Conan Doyle et Agatha Christie. Le couple Blake-Mortimer est analogue aux tandems Holmes-Watson et Poirot-Hastings, avec cette importante différence : l’un des deux éléments de la paire ne sert pas de faire-valoir à l’autre. Blake et Mortimer fonctionnent sur un strict pied d’égalité, alors que Sherlock Holmes ironise au détriment du docteur Watson et qu’Hastings est le souffre-douleur d’Hercule Poirot.

Jacobs-marque jauneAu niveau du suspense, et pour comparer avec des séries télévisées bien connues, La Marque Jaune est plus proche des enquêtes de Columbo (où le coupable est connu dès le début) que des Cinq dernières minutes et leur coup de théâtre final.

Le lecteur est tenu en haleine par l’investigation de Mortimer tout comme l’intérêt de la célèbre série californienne dépend de l’intelligence du lieutenant à la voiture branlante et à l’imperméable fripé.

Mortimer commence à entrevoir la solution de l’énigme dès la page 18 d’un album qui en compte 70.

Certains propos tenus par Septimus dès la page 10 peuvent le désigner comme le suspect principal. Le suspense est alors lié aux astuces technologiques qu’il déploie pour faire d’Olrik le robot parfait, dont il contrôle le cerveau et qui signe ses crimes à la craie jaune avec la lettre mu entourée d’un cercle.

Le dénouement réside dans l’exposé scientifique de Septimus qui rappelle la conférence finale d’Hercule Poirot dans les romans d’Agatha Christie.

La Marque Jaune est un polar à l’anglaise auquel Jacobs ajoute une touche d’épopée de la vengeance (comme dans le roman français d’Alexandre Dumas à Boris Vian) et, surtout, l’ingrédient qui l’apparente à Georges Simenon et Stanislas-André Steeman : l’énigme policière combinée au récit d’atmosphère.

Jacobs dépeint une capitale britannique noyée de pluie et de brouillard. Le Soleil est couché à 16 heures en cette fin d’automne où la neige apparaît à l’approche de Noël. L’heureuse fin de l’aventure coïncide avec la soirée de réveillon.

Le récit de science-fiction est évidemment un autre genre dans lequel se situent les albums de Jacobs, avec en filigrane une interrogation sur les rapports de la science et de l’homme. Celui-ci est au-dessus de celle-là : telle est la conclusion de La Marque Jaune. Compréhensible dans le contexte historique de la victoire des Alliés anglo-saxons, cet humanisme tolère toutefois quelques nuances, si on lit le récit entre les lignes et si on le narre du point de vue du « méchant », c’est-à-dire le docteur Jonathan Septimus.

Septimus ne symbolise pas le Mal absolu. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il se révèle un irréprochable patriote. Il confesse vers la fin du récit : « Ayant été requis par les services sanitaires de l’armée, j’obtins facilement de faire construire sous ma demeure, ce vaste abri avec sortie de secours sur les égouts, afin d’y installer une ambulance destinée à dégorger les hôpitaux débordés » (p.55).

Ce sont l’orgueil intellectuel et la soif de revanche qui entraînent à sa perte le médecin spécialisé en psychiatrie et en neurologie du cerveau. Le déclic fatal est la rencontre de Septimus et d’Olrik, ce dernier errant dans le désert du Soudan et dans un état proche de la folie après l’épilogue des albums précédents (les 2 tomes du Mystère de la Grande Pyramide). A ce moment-là, Septimus avoue : « J’avais presque oublié les avanies passées » (p.54), ce qui dénote un fond pas totalement mauvais.

L’intrigue de La Marque Jaune, album de la fin des années 1950, nous fait revenir plus de 30 ans en arrière.

En 1922 paraît chez l’éditeur Thornley un ouvrage intitulé The Mega Wave (L’Onde Mega) et signé par un certain Docteur Wade. Derrière Wade se cache en réalité Septimus, jeune chercheur en neurologie publiant le résultat de ses travaux sur le contrôle extérieur du cerveau humain.

Le journaliste Macomber et le professeur Vernay couvrent le livre de ridicule. S’estimant diffamé, Thornley intente un procès aux rédacteurs du Daily Mail et du Lancet. Le juge Calvin dirige les débats. Thornley est débouté. A l’écoute du jugement, il meurt d’une crise cardiaque. Protégé par son pseudonyme, Septimus part au Soudan où un poste de médecin est vacant.

Via des coupures de presse de l’époque, Jacobs fait revivre le drame avec objectivité (p.24). Certes, le livre de Wade est « indéfendable », car « plein de théories fumeuses », mais les plaisanteries de Macomber et Vernay sont qualifiées de « féroces ». Une « réputation d’originalité » est attribuée à Thornley, « l’honorable éditeur ». Ce drame est une « curieuse et pénible histoire » qui plonge « les éditeurs, auteurs et journalistes dans la consternation la plus profonde ».

Revenu d’Afrique avec un Olrik domestiqué, Septimus le manipule d’abord en lui faisant réaliser quelques exploits romanesques (par exemple le vol des joyaux de la Couronne britannique). Une fois son robot ainsi rôdé, Septimus peut s’attaquer à son véritable objectif : les enlèvements de Vernay, Macomber et Calvin. Il simule aussi son propre kidnapping.

Au début du récit (p.10), les quatre hommes rencontrent Blake et Mortimer dans un club typiquement british. Vernay déclare : « Ne prenez pas trop au sérieux nos petites algarades professionnelles, car en dépit de théories avancées, Septimus est un savant de valeur et par surcroît un excellent ami ». (C’est moi qui souligne).

Jacobs sous-entend que le progrès de la recherche ne souffre aucune limite et que ses résultats méritent d’être publiés sans que l’honorabilité éditoriale soit mise en cause et parce que des travaux non conformistes ont le mérite de l’originalité. Jacobs ne condamne que l’orgueil et le désir de vengeance. Son humanisme se combine donc à une apologie de l’audace techno-scientifique. Ce message nuancé est servi par un chef d’œuvre de « littérature dessinée » mêlant le polar classique au récit de science-fiction et au roman d’atmosphère. La Marque Jaune d’Edgar-P.Jacobs illustre parfaitement ce que Jean-Baptiste Baronian a nommé « l’école belge de l’étrange »

Franc-maçonnerie et littérature en Belgique

par Daniel Cologne

Par delà ce titre apparemment restrictif, l’auteur laisse dans ce livre comme dans ses ouvrages précédents sa féconde empreinte d’historien comparatiste des littératures d’Europe. Les 500 pages minutieusement documentées ne peuvent se refermer que sur une légitime admiration envers l’alerte nonagénaire, « travailleur infatigable et érudit à la curiosité toujours en éveil » (p. 11). Ainsi s’exprime le préfacier Raymond Trousson, autre spécialiste du cosmopolitisme littéraire européen.

Né en 1913 à Schaerbeek (Bruxelles), Paul Delsemme s’intéresse d’abord à la littérature régionaliste. En 1956, il publie les meilleures pages de George Garnir à la Renaissance du Livre et la qualité de son apparat critique préfigure déjà le succès de sa carrière professorale, à l’Université Libre de Bruxelles, à partir de 1964.

L’auteur ne renie pas ses premières amours vouées aux chantres des « patries charnelles ». Jusque chez le prince Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), lié à une demi-douzaine de cours européennes du « Siècle des Lumières », il décèle « un attachement aux hommes et aux choses de la Wallonie ancestrale », une « nostalgie du pays hennuyer » (p. 59) encore plus sensible après la confiscation de son domaine de Beloeil (1794) et son définitif exil à Vienne. Le Prince y meurt, tandis que le Congrès s’apprête à redessiner, dans un ambiance de fête, la carte de notre continent.

Parmi les auteurs néerlandophones, Paul Delsemme épingle Cyriel Buysse (1859 – 1932), qui écrit : « Ma patrie, c’est le coin de terre où je suis né, où j’ai vécu, aimé, souffert. Un tout petit coin, où je me suis implanté comme un arbre, avec de profondes racines » (p. 473). Journaliste aux Pays-Bas, Buysse revient chaque été sur les bords de la Lys gantoise, parmi ses anciens compagnons de Van Nu en Straks, mouvement de renouveau littéraire régional dont le mot d’ordre était : « Nous voulons être flamands pour devenir européens » (p. 471).

Englober dans une même étude les littératures des deux langues nationales est un exploit rarissime chez les historiens littéraires belges. Paul Delsemme n’a que deux lointains précurseurs : Paul Hamelius, auteur d’une Introduction à la littérature française et flamande de Belgique (1921), et Charles Potvin (1818-1902), à qui l’on doit le tome IV de l’encyclopédie Cinquante ans de liberté. Dans le sillage du Cinquantenaire de la Belgique (1830-1880), ce volume spécifiquement littéraire paraît en 1882.

Le chapitre liminaire de Paul Delsemme est une « histoire condensée de la Maçonnerie » (pp. 27 à 53) qui dépasse largement le cadre de la francophonie et de la néerlandophonie européennes pour nous emmener d’Écosse au Portugal sur les traces des diverses obédiences spéculatives.

Connaisseur des œuvres de Lessing (1729-1781), de Goethe (1749-1832) et de Kipling (1865-1936), qu’il survole trop brièvement (p. 55), Paul Delsemme rappelle qu’il existe « dans chacune des grandes littératures » des écrivains célèbres dont « l’appartenance maçonnique est solidement attestée » (p. 54) : l’Italien Giuseppe Mazzini, l’Espagnol Vicente Blasco Ibanez, le Russe Pouchkine, le Grec Kazantzakis et le Néerlandais Douwes Dekker dit Multatuli.

En 1967, Paul Delsemme publie en deux volumes, aux Presses Universitaires de Bruxelles, sa thèse de doctorat sur le critique littéraire polonais Teodor de Wyzewa. « Allant à contre-courant à une époque où la récente défaite de 1870 conduisait à un nationalisme revanchard » (p. 13), Wyzewa s’installe à Paris, fait de la capitale française un carrefour des lettres européennes et entraîne le public parisien à la découverte de Tolstoï, Strindberg, Ibsen, Multatuli, Mickiewicz, Emily Brontë et François d’Assise.

A Bruxelles, la revue La Société nouvelle, dirigée par Fernand Brouez, joue un rôle analogue entre 1884 et 1897. Les amateurs belges de littérature étrangère peuvent ainsi découvrir Hauptmann, Dostoïevski et Oscar Wilde. Paul Delsemme le rappelle dans un brillant essai paru en 1995 : Les grands courants de la littérature européenne et les écrivains belges de langue française (Émile Van Balberghe Librairie).

Chez Paul Delsemme, l’ouverture d’esprit n’est pas synonyme de naïveté. Il est conscient des possibles effets pervers d’une démocratie mal comprise. En cela, il se montre le fidèle héritier du Baron Goswin de Stassart (1780-1854), premier Grand Maître du Grand Orient de Belgique, qui écrit : « Le fanatisme, soit qu’il allume les bûchers de l’Inquisition, soit qu’il dresse les échafauds révolutionnaires, n’en est pas moins horrible ; l’hypocrisie, qu’elle traîne cauteleusement aux pieds des autels ou qu’elle flatte les passions populaires, est toujours également méprisable » (p. 70).

Dans l’Europe post-napoléonienne, les Pays-Bas du Nord et du Sud sont provisoirement réunis (1815-1830) sous la dynastie des Orange-Nassau. A partir de 1831, dans la Belgique indépendante où le français redevient la langue dominante, le mouvement identitaire flamand apparaît, non sans une nostalgie certaine de la « Grande Néerlande » d’avant 1579 et du règne de Charles-Quint (1500-1558). Julius De Geyter (1830-1905) publie en 1855 Keizer Karel een het Riik der Nederlanden. Karel August Vervier (1789-1872) implore les Hollandais de ne pas oublier leurs frères flamands. Dans son poème Verbroedering (1861), il écrit : « Vergeet ons niet, Bataaf ! en leev ! »

Paul Delsemme pose sur le « flamingantisme » le regard sans préjugé de l’authentique penseur libre, là où de pseudo-libres-penseurs ne peuvent se débarrasser des œillères du « politiquement correct ». Au milieu du XIXe siècle, « on pouvait être, sans incompatibilité, tout à la fois orangiste, flamingant, libéral et franc-maçon » (p. 455). En 1858, Julius De Geyter déclare en substance que « le mouvement flamand, c’est la lutte contre des siècles de fanatisme religieux et de soumission à l’arbitraire des princes » (p. 458). À propos de l’auteur du Vlaamse Leeuw, Paul Delsemme précise : « Il adhéra au flamingantisme en homme d’action, il vit en lui non seulement un levier culturel, mais aussi une arme dans le combat de la démocratie contre l’oppression et de la libre pensée contre l’obscurantisme ».

En rappelant les origines démocratiques, libérales, et même maçonniques du mouvement identitaire flamand, Paul Delsemme interpelle le francophone de Belgique et lui demande d’« accommoder sa vue » (p. 454). C’est l’un des nombreux mérites de son passionnant ouvrage, dans l’ensemble d’une œuvre non conformiste dédiée au cosmopolitisme littéraire européen.

• Paul Delsemme, Les Écrivains francs-maçons de Belgique, Bibliothèques de l’Université libre de Bruxelles, 2004, 500 p.