GEORGES FELTIN-TRACOL et L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale

par Claude BOURRINET

Étienne Pasquier, poète de la « Pléiade », gallican et partisan d’un État ferme dans les temps où la France était déchirée par les guerres civiles et en grand danger de disparition, écrivit un ouvrage, que l’on pourrait considérer comme un lieu de mémoire, ou un monument archaïque, au sens premier de principe, par le truchement duquel il quêtait les racines de notre pays. Ce livre s’appelait Recherche de la France. C’est bien à cette tâche très antique et ardemment actuelle que se voue Georges Feltin-Tracol dans un gros ouvrage (L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale), qui, regroupant d’anciens articles rédigés depuis une bonne dizaine d’années, et publiés dans des revues ou sur des sites européistes, questionne les fondements de notre vieille civilisation, et les confronte aux violents défis qui semblent parfois sur le point de les disloquer et de les anéantir à jamais.

Le titre de cette somme annonce les deux axes, très complémentaires, de l’itinéraire, qui devrait nous mener jusqu’à une Europe puissance enracinée, indépendante, assez forte pour trouver une nouvelle harmonie. En effet, les « mémoires locales » ne contredisent pas la « volonté continentale » du projet européen. Au contraire. Car est affirmée en filigrane, durant une riche lecture qui fouaille tous les recoins de la question vitale de notre destin, l’existence de trois patries : celle, proche, des liens organiques avec un entourage immédiat, et qui fonde une identité régionale, celle, plus historique, moins « clanique », la nation, qui, en l’occurrence, pour nous, Français, recoupe toute la mémoire et la structure de notre langue alliée avec le sens de l’État, et enfin celle qui nous lie aux autres Européens dans une même communauté s’enracinant dans le sol le plus profond, peut-être même, selon l’hypothèse de Dominique Venner, dans la Préhistoire. Le concept clé qui unit ces trois niveaux est celui, crucial, de subsidiarité, dont toute la richesse est analysée afin d’étayer cette nécessité vitale, présente dès l’aube de notre civilisation, d’être et de rester libres, maîtres de nos décisions et de l’aménagement de notre existence.

Les derniers chapitres concernent des thèmes et des questionnements familiers aux partisans de l’Europe qui ne se contentent pas de poncifs. Les relations entre la question européenne et l’option nationaliste, la différence entre elle et l’hypothèse occidentaliste, son rapport à la nature complexe de l’identité de notre civilisation, marquée par la pluralité et l’entremêlement de plusieurs sources, la grave question de la crise démographique du continent, de la substitution de peuplement orchestrée par l’oligarchie transnationale, la colonisation américaine de notre société, le pourrissement des corps et des consciences par la consommation et un spectacle totalitaire dont l’objectif est d’abrutir en voilant la vérité, sont abordés à l’occasion de critiques et d’analyses d’ouvrages que des auteurs, parfois injustement occultés, souvent très pertinents, ont tenté de résoudre par des propositions qui sont autant de riches contributions au débat.

Ce n’est d’ailleurs pas l’un des moindres charmes de la lecture que de faire connaissance avec des figures historiques de l’européisme, avec des figures de proue qui ont marqué, à leur façon, la pensée identitaire. Pascal Paoli, Denis de Rougemont, Henri Frenay, et même l’antipathique Maurice G. Dantec sont assez connus, mais l’on découvre avec plaisir Paul Sérant, Philippe Lamour, Philibert Besson, Sixte-Henri de Bourbon-Parme, et le personnage attachant d’Otto de Habsbourg-Lorraine, sans compter le regretté Michel Jobert, dont nous aurions bien besoin en ces temps de ruine.

Chaque article non seulement, à sa façon, pèse les détails et les thèses, et permet, sinon de risquer des pistes, qu’un entretien pour la revue Rébellion, explicite de façon personnelle, vivante et dense, du moins de comprendre, ce qui est indispensable aux bons Européens que nous sommes. Car tout militant de la cause européenne se doit non seulement de s’informer, ce qui est la moindre des choses, mais de soupeser les arguments des uns et des autres, ce qui est penser, comme le suggère l’étymologie latine pensare. Les articles qui se succèdent sont davantage qu’un paquet de souvenirs qui resurgit du passé et nous rappelle des évènements importants, comme le 11 septembre, le sommet de Nice, le référendum sur le traité de constitution européenne, les caricatures de Mahomet …, à partir desquels s’est forgée une réflexion. Il ne fallait pas laisser fuir tout cela dans l’oubli. Mais l’on voit bien, au demeurant, que, pour peu qu’on soit mû par la loyauté et par le désir de vérité, l’intelligence de l’Europe se fait surtout in fieri, en devenir, presque, pour ainsi dire, à tâtons, au gré des assauts contre notre vieille terre. C’est au juste dans notre capacité à réagir, à éclairer notre désastre, l’abîme qui s’ouvre à nos pieds et où l’on risque de disparaître, que nous confortons les soubassements d’un renouveau.

Enfin, certes de façon un peu illogique, j’ai gardé pour la fin l’évocation, très fournie, des troisième et quatrième chapitres, consacrés aux petites patries charnelles. Georges Feltin-Tracol, en nostalgique de l’Empire austro-hongrois, et en admirateur de l’Helvétie, nous rend tangible l’articulation vivifiante entre une fédération possible et l’ancrage identitaire dans des territoires, dont il nous a donné une idée concrète au début de l’ouvrage, démontrant que vision, culture, histoire et géographie se marient pour générer des cultures polyfonctionnelles. Au fond, l’Europe, c’est cela : une multiplicité d’options existentielles, qui sont les analogies de la pluralité passionnante de nos terroirs. Certes, cette multiplicité de tempérament, conjuguée à la soif occidentale d’aller plus avant, de tenter l’infini, a été la cause de beaucoup de souffrances au fil de notre histoire. Toutefois, accepter que cette richesse soit arasée, anéantie pas l’uniformité marchande mondialiste, c’est se résigner à disparaître en ayant eu le déshonneur de se trahir. Nous découvrons alors les aléas de vies régionales (le terme région n’étant pas pris dans son acception administrative, bureaucratique, mais dans celle, plus vivante, plus naturelle, de pays doté d’une mémoire et d’un avenir), de la Belgique à la Padanie, en passant par l’Arc jurassien, la Suisse, la Savoie. Ce voyage vertical, au long de cet axe qui semble promettre bien des évolutions, voire des révolutions, et qui constitue dans un sens la matrice, le modèle en puissance d’une future Europe fédérative, octroie à l’ignorant de ces réalités contemporaines de nombreux éléments d’information et de réflexion. J’irais même jusqu’à avancer qu’un tel outil serait bien utile à nos dirigeants pour comprendre et pour décider.

Malheureusement, malgré la roborative multiplicité des sentiers qui parcourent la terre incroyablement fertile de notre patrie européenne, les temps sont au pessimisme. Chaque jour qui passe nous conduit au désastre, parce que l’oligarchie qui s’est emparée du pouvoir, sous couvert d’une Union européenne qui n’a d’européenne que le nom, n’a pas saisi la tâche héroïque qui devrait être la sienne, de faire resurgir une civilisation dont le simple souvenir hante nos esprits de décadents. Plus vraisemblablement, elle nous a trahis, et continue à le faire. Ce livre est donc, en cet âge noir, une torche rayonnante, qui, en nous permettant de voir plus clair, se transforme en auxiliaire efficace du combat.

• Georges Feltin-Tracol, L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale, préface de Pierre Le Vigan, Les Éditions d’Héligoland, 2011, 25 € (+ 4 € de port), à commander aux E.D.H., B.P. 2, F – 27 290 Pont-Authou, Normandie, chèque à l’ordre des Éditions d’Héligoland.

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