Grégoire Le Roy ou une certaine idée du romantisme

par Daniel COLOGNE

Dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’en 1914, les lettres belges de langue française connaissent un véritable âge d’or. Nos auteurs supportent la comparaison avec les plus grands écrivains français.

Dans Jours de solitude, Octave Pirmez (1832 – 1883) exprime un mal de vivre analogue à celui du René de Chateaubriand (1769 – 1848) et de L’Oberman d’Étienne Pivert de Senancour (1770 – 1846). Les romans naturalistes de Camille Lemonnier (1844 – 1913) n’ont rien à envier à ceux d’Émile Zola (1840 – 1902). Le souffle épique de Victor Hugo (1802 – 1885) traverse la poésie d’Émile Verhaeren (1855-1916), qui évoque Les Villes tentaculaires de la même façon que le lyrisme hugolien célèbre la naissance du chemin de fer entre Verviers et Aix-la-Chapelle (Le Rhin).

Dans ce grand demi-siècle de la belgitude littéraire, la langue française sert de véhicule à de nombreux écrivains flamands issus de la bourgeoisie brugeoise ou anversoise, et formés par de vénérables institutions scolaires.

Du collège Sainte-Barbe de Gand sortent quatre des plus talentueuses figures de notre patrimoine littéraire : Maurice Maeterlinck (1862 – 1949), prix Nobel de littérature en 1911 ; Charles Van Lerberghe (1831 – 1907), auteur de la Chanson d’Éve ; Georges Rodenbach (1855 – 1898), inoubliable romancier de Bruges-la-Morte ; Grégoire Le Roy (1862 – 1941) qui s’installe à Bruxelles en 1895.

En 1920, la revue Le Thyrse consacre un numéro spécial à Grégoire Le Roy. Fondée en 1899, cette publication reflète fidèlement le climat de la révolution poétique de l’époque.

Du grec thursos, le thyrse est le bâton de Dionysos entouré de lierre et de feuilles de vigne. Cet emblème symbolise l’élan vital opposé à la quête apollinienne de la perfection formelle. L’antagonisme Apollon – Dionysos est développé par le philosophe allemand Nietzsche (1844 -1900), dont l’influence est considérable sur les écrivains francophones de France et de Belgique.

La poésie apollinienne est représentée par les Parnassiens. Attirée par les règles strictes du sonnet, avec ses rimes exigeantes et ses vers alexandrins de douze pieds, l’école littéraire du Parnasse garde, au tournant du siècle, tout son prestige. En 1901, le premier Prix Nobel de littérature est octroyé à Sully Prudhomme (1839 – 1907). En rupture avec cet académisme dominant, de nombreux poètes font le choix dionysiaque du vers libre et de sa fluidité musicale. « De la musique avant toute chose » : le conseil de Paul Verlaine (1844 – 1906) est particulièrement suivi par les symbolistes belges aux titres évocateurs.

En effet, à la Chanson du Pauvre de Grégoire Le Roy et à la Chanson d’Éve de Charles Van Lerberghe, on peut ajouter la Chanson de la rue Saint-Paul de l’Anversois Max Elskamp (1862 – 1931), dont la mère est wallonne et dont le très beau texte Notre Mère des Écaussines est mis en musique par Julos Beaucarne.

Le texte de L’Annonciatrice, pièce de Grégoire Le Roy, a été perdu. Il pourrait être antérieur à L’Intruse de Maeterlinck et au Flaireurs de Van Lerberghe. Grégoire Le Roy serait alors le père de la dramaturgie symboliste obsédée par la Mort mise en scène par les trois écrivains gantois.

Grégoire Le Roy défend dans ses poèmes une certaine idée du romantisme.

Fidèle à l’enseignement littéraire dispensé dans nos écoles ; nous avons tendance à définir le romantisme comme la victoire de la sensibilité sur l’intelligence, la primauté du cœur sur la raison.

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » : d’aucuns voient en Blaise Pascal (1623 – 1662) un pré-romantique.

Rousseau (1712 – 1778) va chercher un précurseur de son romantisme jusque dans le théâtre de Molière (1622 – 1673) et le personnage du Misanthrope.

Un ami tente de dissuader Alceste d’aimer Célimène. Alceste répond :

« Je le sais, mais raison me le dit chaque jour,

Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour ».

Teintées de douceur ou grevées de mélancolie, les émotions romantiques submergent la froideur calculatrice dictée par l’efficacité rationnelle ou l’hypocrisie mondaine.

Mon coeur pleure d’autrefois(1889) : le titre de ce recueil de Grégoire Le Roy (1862 – 1941) reflète le mélange de douceur et de tristesse qui s’appelle nostalgie et implique une  » une chaude lumière » (1) perdue.

Le poète désespère de la retrouver et se voit condamné à cheminer dans l’obscurité (2) à « marcher sans étoile » (3), pour reprendre le titre d’une belle chanson de John Williams.Le chroniqueur d’une revue libérale rapporte une confidence de 1932 où Le Roy lui dévoile son amitié avec Émile Verhaeren (1855 – 1916) : « Verhaeren est souvent venu chez moi, surtout au début de la guerre. Il me semble me rappeler qu’un jour, je l’ai vu tailler son nom dans un arbre ». C’était près de l’entrée par la « charmante petite grille en fer forgé qui retenait toujours l’attention du flâneur épris d’art » (4).

Amoureux de peinture, Grégoire Le Roy l’est forcément, car il se voit confier la garde des œuvres d’Antoine Wiertz (1806 – 1865). Mais son vers et son style n’ont pas l’exubérance baroque des toiles de l’illustre Dinantais.

La poésie de Le Roy est tout, empreinte de fluidité musicale et la plupart de ses octosyllabes peuvent se métamorphoser en paroles de chansons (Air ancien).

Au tournant des XIXe et XXe siècles, douceur et tristesse sont les ingrédients majeurs de couplets célèbres : Le Temps des cerises (Jean Baptiste Clément), La Paimpolaise (Théodore Botrel), Quand les lilas refleuriront (Paul Delmée), La petite église (Jean Lumière).

Au fil des décennies, dans les textes de Grégoire Le Roy, l’inspiration populaire cède la place à la réflexion philosophique. Dans Au Cimetière, poème encore rédigé avec une certaine liberté de rythme, il y a l’ébauche d’une interrogation sur le Temps et son pouvoir destructeur. La réponse demeure ambiguë. La distinction entre le Temps et l’éternité n’est pas nette, mais très suggestive s’avère l’évocation du lieu « où tout geste insulte au repos » et « où nos pas font surgir d’inquiétants échos ».Fondée sur l’inquiétude, une certaine idée du romantisme prend racine dans le regret d’un âge d’or perdu et le pressentiment qu’il ne renaîtra plus.

C’est le mal de vivre du Chateaubriand de René. Mais il y a aussi le romantisme de Victor Hugo, sur qui « L’Avenir exerce son attrait ». Grégoire Le Roy le concède : l’homme hugolien est celui qui « veut d’abord vivre » et « n’attend son bien que des jours à venir » (Le Temps).

Le Temps est un des plus beaux textes de Le Roy, qui compose ici en alexandrins de douze pieds. Pour que l’être humain « s’interroge, il faut que, sur sa route, il ait croisé le Temps ».

Le Temps est symbolisé, comme dans Les Vieux de Jacques Brel, par une pendule au « bruit indiscret », par

« Une horloge de bois avec son vieux cadran,

Qui du premier jour de l’an jusqu’à la fin décembre,

Vous crispera de son tic-tac désespérant ».

Le poète ajoute :

« La douleur seulement décompte les instants ».

Souffrances, larmes et regrets sont nécessaires à l’homme

pour savoir tout le prix d’un simple souvenir ».

Dans la pensée du poète se succèdent les deux facettes du romantisme : la conquête de l’espace par le progrès industriel (Victor Hugo s’extasiant au spectacle des premiers chemins de fer) et le sentiment de la précarité de la condition humaine qui fait s’écrier à Lamartine (1790 – 1869) : « Ô Temps, suspends ton vol ! » (Le Lac).

À la seconde de ces deux facettes, Grégoire Le Roy accorde sa préférence. Le retour à la première lui apparaît dangereux et, pour lui, il ne saurait s’agir d’une résurgence du romantisme. Celui-ci générait « des poèmes sublimes » exaltant un « triste et merveilleux amour », alors que le « monde nouveau » est fait « d’âpre volonté » se consumant dans les « ardeurs » et les « flammes ».

Telle est la charge symbolique du poème intitulé Les Voix qui débute comme suite, en alexandrins :

« Comme la voix de Pan, un soir des temps antiques,

J’entends, autour de moi, ceux qui vont proclamant

Qu’il est mort à jamais le monde romantique

Que l’homme avait créé si douloureusement ».

Très intéressante est la référence à la divinité mythologique de l’élan vital. À trois années près, Grégoire Le Roy est l’exact contemporain du philosophe Henri Bergson (1859 – 1941), dont il prend en quelque sorte le contre-pied, car loin de positiver le temps en le définissant comme « création incessante d’imprévisible nouveauté », il en souligne le pouvoir destructeur et la puissance d’anéantissement.

Cultiver « le souci des choses éternelles » (Les Voix, vers 14) est indispensable pour guérir du mal de vivre. Le mysticisme esquissé dans Au Cimetière devient ici plus cohérent. Une certaine religiosité d’inspiration lamartinienne s’affirme en même temps que la facture classique du vers à douze pieds, que privilégie souvent le poète du Lac :

« Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence,

On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux

Que le bruit des rameurs qui frappait en cadence

Tes flots harmonieux ».

Grégoire Le Roy tente, parfois avec un total succès, de s’inscrire dans la grande tradition poétique française.

Notes
1 : « Le monde s’endort dans une chaude lumière », célèbre vers de Charles Baudelaire (1821 – 1867) dans L’Invitation au voyage où le poète évoque ainsi l’âge d’or :

« Là tout n’est qu’ordre et beauté

Luxe, calme et volupté ».

2 : Les Chemins dans l’ombre sont un autre recueil de Grégoire Le Roy (1920).

3 : La Nuit sans étoiles est l’ultime œuvre de Grégoire Le Roy, publiée un an avant sa mort .

4 : Le Bluet, 12 octobre 1950. (oeuvre posthume écrite par Timmermans.

Article paru sur le site http://www.europemaxima.com

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