JUDAS L’ISCARIOTE OU LA COURSE AU TOMBEAU

 
par Daniel COLOGNE
 
Jean Van Hamme, René Sterne, Chantal De Spiegeleer : La Malédiction des Trente Deniers, Bruxelles, Les Editions Blake et Mortimer, 2009.

Nos lecteurs connaissent mon admiration pour Edgar P. Jacobs (1904-1987), maître de la littérature dessinée. Depuis son décès, plusieurs dessinateurs et scénaristes tentent de maintenir en vie les deux aventuriers complémentaires que sont le subtil capitaine Blake, agent de l’Intelligence Service et collaborateur du F.B.I., et le professeur Mortimer, tout à la fois physicien, archéologue, érudit scientifique et religieux, qui ne répugne pas à l’exploit physique et qui peut se lancer à moto à la poursuite de dangereux malfaiteurs.

La moitié des scenarii post-jacobsiens est l’œuvre de Jean Van Hamme, dont la persévérance est ici d’autant plus louable qu’il a perdu son dessinateur décédé en plein travail. La compagne de ce dernier a pallié son absence en ayant recours à plusieurs aides et Jean Van Hamme récapitule tout ce processus créatif dans une émouvante préface.

Egalement auteur des aventures de Thorgal avec le dessinateur Rozinski, père d’un sympathique et élégant présentateur de la RTBF (Thomas Van Hamme), Jean Van Hamme semble se rapprocher de la « ligne claire » dans un album qui se déroule – il est vrai – dans le cadre ensoleillé de la Grèce, de sa capitale Athènes, de ses villes et régions mythiques (Argos, Corinthe, le Péloponnèse), et de ses îles égéennes aux grottes mystérieuses et aux criques enchanteresses.

Les femmes jouent un rôle bien plus important que chez Jacobs. Elles sont assistantes de direction dans un bureau du F.B.I. ou dans un musée athénien. Bien que La Malédiction des Trente Deniers n’en soit qu’au premier tome d’un diptyque ou d’un triptyque, il est possible de dégager quelques lignes de force de la philosophie jacobsienne, à l’esprit de laquelle Jean Van Hamme reste fidèle pour l’essentiel.

Le tome 1 s’intitule Le Manuscrit de Nicodemus, mais le titre général de l’œuvre indique clairement qu’il y est question de Judas l’Iscariote et du prix de sa trahison.

Je reviendrai plus loin sur la liberté prise par le scénariste avec les sources bibliques.

Jean Van Hamme raconte la tentative de découverte du tombeau de Judas ; d’un côté par le professeur Mortimer, l’archéologue grec Markopoulos, sa nièce Eleni Philippides et Jim Radcliff, fiancé de celle-ci et journaliste américain ; de l’autre par Olrik, le malfaiteur récurrent, et ses sbires bien connus des lecteurs de Jacobs, tous aux ordres du milliardaire Beloukian, qui est en réalité un ancien chef nazi ayant usurpé l’identité d’un prisonnier de guerre arménien.

Belos Beloukian alis Rainer von Stahl a fait fortune en détournant à son profit le trésor de guerre nazi qu’Himmler l’avait chargé de convoyer vers un lieu sûr en 1945, la défaite allemande étant devenue une certitude.

Enigme policière et mystère scientifique
 
L’album ici recensé peut-il être classé dans la catégorie des polars ? Ca se discute. Le rôle de Kamantis, l’inspecteur de la police judiciaire d’Athènes, est bien moindre que celui de Kendall, son homologue londonien, dans La Marque Jaune. Mais comme dans le chef-d’œuvre de Jacobs, Jean Van Hamme confie au professeur Mortimer le soin d’élucider l’une ou l’autre « question troublante » (p.48).
Ainsi est-il probable qu’un membre de l’équipe grecque de recherche soit un traître et renseigne régulièrement Beloukian et ses sinistres acolytes sur l’avancement des investigations de Mortimer.
Avis aux détectives amateurs ou improvisés ! Qu’ils devinent l’identité de cet agent double avant la publication de ou des volume(s) suivant(s) !

Il peut s’agir de Bill Evans, qui n’apparaît pas, mais qui est cité (p.50) comme le rédacteur en chef du Philadelphia Chronicle. Ce journal finance Markopoulos, qui ne peut pas être exclu de la liste des félons possibles. Jim Radcliff y travaille. Le journaliste et sa fiancée Eleni sont aussi candidats à cette peu sympathique fonction, soit ensemble, soit individuellement, à l’insu du partenaire. Précision importante : Beloukian est propriétaire du Philadelphia Chronicle.

Présentée à Olrik, Eleni lui dit : « C’est curieux, j’ai l’impression de vous avoir déjà rencontré » (p.52). Cela pourrait être un indice dans la recherche de la personne qui informe Beloukian.

Olrik répond à la jeune femme par un compliment. Il était nécessaire de revoir les rapports homme-femme dans la bande dessinée belge réputée pour sa misogynie. Mais était-il indispensable de mettre la seule réplique galante dans la bouche du personnage le plus maléfique ?

Détail amusant : le yacht de Beloukian porte le même nom (l’Arax) que le navire dans Le Casse, film de Verneuil servi par les inoubliables Belmondo, Hossein et Charif.

Devinant le personnage du traître, je donne la préférence à Jim Radcliff, exemplaire assez représentatif de la blonde aryanité nazie, à l’image des hommes d’équipage du bateau de Beloukian. Il faut préciser que, dans une petite île de la mer de Crète, des nazis se réunissent régulièrement pour lever le bras à l’hitlérienne en écoutant les délirants discours du milliardaire. Parmi eux, des hommes et des femmes issus de toutes les aires culturelles de la planète, et peut-être aussi l’Américain Radcliff. Ce dernier aurait donc eu le temps et l’occasion de rencontrer Eleni et de devenir son fiancé.

Le principal objectif de Beloukian est de découvrir les statères emportés par Judas dans sa tombe, qui ont gardé tout leur éclat et qui semblent détenir un pouvoir maléfique. La maîtrise de ce pouvoir assurerait aux nazis la domination du monde. Comme dans La Marque Jaune, la nature de ce pouvoir est un élément de suspense. Mortimer lui oppose un scepticisme rationaliste quelque peu durci par rapport aux albums de Jacobs, où il est plutôt l’apanage, par exemple dans S.O.S. Météores, du Français et très cartésien professeur Labrousse.

Markopoulos et sa nièce Eleni défendent une certaine ouverture à l’irrationnel. « Par sa définition même, le rationalisme peut être une barrière à la vraie connaissance » (p.29). « En dépit de notre rationalisme scientifique, nous devons rester humbles face aux mystères du divin » (p.37).

Olrik avoue que la religion ne fait « pas vraiment partie de (ses) préoccupations » (p.30). Il tient Rainer von Stahl pour « un parfait illuminé » (p.52) et ne s’intéresse qu’au profit financier que lui rapporte sa collaboration avec le milliardaire.

Le tandem conflictuel Mortimer-Olrik incarne la double face du pragmatisme britannique : le culte de la Raison et l’appât du gain matériel.

Orient et Occident : une géopolitique jacobsienne ?
Plusieurs albums de Jacobs sont bâtis autour d’une alliance franco-britannique de savants (le duo Labrousse-Mortimer) et de chefs du contre-espionnage (le tandem Pradier-Blake). Avec la collaboration de Blake et du F.B.I., Van Hamme élargit l’idée d’Occident qui repose sur un axe Paris-Londres-Washington. A cet Occident clairement atlantiste s’oppose un Orient dont Van Hamme peaufine les contours en inventant un accord secret entre Hitler et Basam-Damdu (p.40).
Rappelons que dans le triptyque Le Secret de l’Espadon, premier album d’aventures de Blake et Mortimer, Basam-Damdu est à la tête d’un Empire asiatique dont la capitale est Lhassa. Olrik est le conseiller militaire de l’Empereur d’Orient. Jacobs opère un recentrage continental par rapport à la réalité historique, où c’est le Japon qui prétend à l’hégémonie asiatique et où le noyau dur impérial se situe à Tokyo et dans l’archipel nippon.
Jean Van Hamme étend le concept d’Orient jusqu’aux confins de l’Europe de l’Ouest, y inclut une certaine Allemagne et rejoint donc les partisans d’un « grand espace » eurasien. Je ne pense pas que Jacobs désavouerait cette conception. Dans S.O.S. Météores, derrière les commanditaires du professeur Miloch, on peut aisément deviner des propagandistes d’une Russie soviétique prête à s’abattre sur l’Europe de l’Ouest à la faveur de l’apocalypse climatique concoctée dans un laboratoire secret des environs de Paris.

La figure de Rainer von Stahl est particulièrement intéressante car elle synthétise toutes les composantes qui, de ce côté-ci de l’Oural, sont tentées par l’alliance eurasienne. La mère de Rainer von Stahl est russo-arménienne et sa connaissance de l’arménien explique que le nazi en fuite ait pu usurper en 1945 l’identité de Beloukian. Quant à son père, c’est un comte autrichien, un aristocrate viennois qui illustre la manière dont Jean Van Hamme appréhende le nazisme. La forte implantation austro-bavaroise du nazisme en fait le produit d’une germanité déjà éloignée des rives de la Baltique et de la Mer du Nord, et plutôt tournée vers les montagnes alpines, premiers contreforts des grandes chaînes rocheuses de l’Eurasie.

En imaginant le pacte occulte d’Hitler et de Basam-Damdu, Jean Van Hamme ne trahit nullement l’esprit de la géopolitique jacobsienne tout en se permettant d’y ajouter une touche personnelle : la suggestion d’un « grand espace » eurasien allant des Alpes bavaroises aux sommets de l’Himalaya, des premiers « Pays Hauts » d’Europe (ainsi Charles-Quint nommait-il l’Autriche par opposition à nos « Pays Bas ») jusqu’aux ultimes versants de l’Extrême-Asie.

Quelle histoire pour l’apôtre maudit ?

Jean Van Hamme prête à Mortimer une érudition néo-testamentaire qu’on ne lui connaissait pas. Voici le professeur citant de mémoire l’Evangile de Matthieu (XXVII, 5) et les Actes des Apôtres de Luc (I, 16-19). Ces passages concernent Judas. Les versets 3 et 4 dudit chapitre de Matthieu auraient dû également être mentionnés (p.25).

Nombreuses sont les contradictions entre les quatre Evangiles. L’épisode du baiser de Judas, grâce auquel les Romains identifient Jésus, ne figure pas chez Jean. Mais même entre les « synoptiques » (Luc, Marc, Matthieu), il y a des désaccords.

Mathieu évoque effectivement le suicide de Judas par pendaison, mais les Actes des Apôtres (attribués à Luc) parlent d’une chute : nuance sur laquelle Van Hamme ne s’attarde pas.

Luc affirme que les trente deniers de Judas lui ont servi à faire l’acquisition d’un champ. C’est dans ce champ qu’il trouve la mort. Mais selon Matthieu, ce champ est acheté par les sacrificateurs juifs après que Judas leur ait remis les trente deniers. Il est précisé que Judas a jeté les pièces d’argent dans le Temple.

Jean Van Hamme prend donc beaucoup de liberté par rapport aux sources bibliques. Il accorde à Judas le bénéfice de la survivance et la conservation de ses trente deniers. Il le fait errer en Méditerranée orientale durant un demi-siècle pour être finalement recueilli par Nicodemus, dont le manuscrit est censé, à l’instar de ceux de la Mer Morte découverts en 1947, générer une révision de l’histoire des premiers chrétiens.

Jean Van Hamme est très bien documenté sur les persécutions des chrétiens entre 64 et 95, sous Néron et Domitien. Ne connaissant pas les langues anciennes de la Méditerranée (hormis de trop lointains souvenirs du grec et du latin), je ne peux donc pas approuver ou contester ses spéculations sur l’origine de l’adjectif « Iscariote » attribué à Judas.

Si « iscariote » est synonyme de « zélote », de « sicaire », d’« homme au couteau », pourquoi distingue-t-on Judas l’Iscariote d’un autre disciple nommé Simon le Zélote ou Simon le Sicaire (à ne pas confondre avec Simon-Pierre) ? Il est aussi parfois question de « Simon le Cananite », cité juste avant « Judas Iscariot » dans l’énumération des douze apôtres (Marc, III, 13-19).

Bref, il n’est pas encore né, celui qui démêlera l’écheveau de l’histoire du christianisme primitif, où le mérite de Jean Van Hamme est de souligner la coexistence certaine et l’interpénétration possible de divers courants : les disciples connus de Jésus, les Zélotes partisans violents d’une révolte politique anti-romaine, le cercle secret constitué par Joseph d’Arimathie, Marie-Madeleine, Lazare et ses sœurs Marthe et Marie de Béthanie, et Nicodème sur qui le projecteur est ici opportunément braqué.

En compagnie de Joseph d’Arimathie, Nicodème va réclamer à Ponce Pilate le corps de Jésus (Jean, XIX, 38-42). Il fait partie de ces disciples qui suivent Jésus dans la discrétion « par crainte des Juifs ». Mais Nicodème est lui-même un notable juif témoignant des accointances de Jésus, issu de la tribu royale de Juda, avec l’aristocratie juive.

En guise de conclusion
Jean Van Hamme souligne la dimension « initiatique » du nazisme. Les guillemets s’imposent, car il s’agit d’une initiation à rebours (une « contre-initiation » en langage guénonien), ainsi qu’en témoigne le meurtre rituel auquel Beloukian contraint Olrik (p.41). L’individu est invité à dépasser son ego, mais ce dépassement s’effectue vers le bas, dans le cadre d’un programme que Beloukian définit au préalable : « Nous ne devons avoir aucune pitié pour les lâches, les faibles et les incompétents » (p.40).
La suite de cette passionnante aventure vaudra la peine d’être lue pour identifier le traître, savoir pourquoi les statères de Judas ont gardé leur éclat, comprendre comment les deniers déclenchent bourrasques et orages très localisés, connaître la raison du soudain dépérissement de Yadin, que Nicodemus a chargé d’inhumer Judas et qui est incapable de situer l’endroit du tombeau.
La course au tombeau de Judas l’Iscariote : tel est le sujet de cet excellent album où Jean Van Hamme restitue fidèlement, mais sans servilité, la vision jacobsienne de l’homme et du monde, ainsi que la technique narrative de l’inégalable auteur de La Marque Jaune.
Publicités

Poster un commentaire

You must be logged in to post a comment.
%d blogueurs aiment cette page :