Franc-maçonnerie et littérature en Belgique

par Daniel Cologne

Par delà ce titre apparemment restrictif, l’auteur laisse dans ce livre comme dans ses ouvrages précédents sa féconde empreinte d’historien comparatiste des littératures d’Europe. Les 500 pages minutieusement documentées ne peuvent se refermer que sur une légitime admiration envers l’alerte nonagénaire, « travailleur infatigable et érudit à la curiosité toujours en éveil » (p. 11). Ainsi s’exprime le préfacier Raymond Trousson, autre spécialiste du cosmopolitisme littéraire européen.

Né en 1913 à Schaerbeek (Bruxelles), Paul Delsemme s’intéresse d’abord à la littérature régionaliste. En 1956, il publie les meilleures pages de George Garnir à la Renaissance du Livre et la qualité de son apparat critique préfigure déjà le succès de sa carrière professorale, à l’Université Libre de Bruxelles, à partir de 1964.

L’auteur ne renie pas ses premières amours vouées aux chantres des « patries charnelles ». Jusque chez le prince Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), lié à une demi-douzaine de cours européennes du « Siècle des Lumières », il décèle « un attachement aux hommes et aux choses de la Wallonie ancestrale », une « nostalgie du pays hennuyer » (p. 59) encore plus sensible après la confiscation de son domaine de Beloeil (1794) et son définitif exil à Vienne. Le Prince y meurt, tandis que le Congrès s’apprête à redessiner, dans un ambiance de fête, la carte de notre continent.

Parmi les auteurs néerlandophones, Paul Delsemme épingle Cyriel Buysse (1859 – 1932), qui écrit : « Ma patrie, c’est le coin de terre où je suis né, où j’ai vécu, aimé, souffert. Un tout petit coin, où je me suis implanté comme un arbre, avec de profondes racines » (p. 473). Journaliste aux Pays-Bas, Buysse revient chaque été sur les bords de la Lys gantoise, parmi ses anciens compagnons de Van Nu en Straks, mouvement de renouveau littéraire régional dont le mot d’ordre était : « Nous voulons être flamands pour devenir européens » (p. 471).

Englober dans une même étude les littératures des deux langues nationales est un exploit rarissime chez les historiens littéraires belges. Paul Delsemme n’a que deux lointains précurseurs : Paul Hamelius, auteur d’une Introduction à la littérature française et flamande de Belgique (1921), et Charles Potvin (1818-1902), à qui l’on doit le tome IV de l’encyclopédie Cinquante ans de liberté. Dans le sillage du Cinquantenaire de la Belgique (1830-1880), ce volume spécifiquement littéraire paraît en 1882.

Le chapitre liminaire de Paul Delsemme est une « histoire condensée de la Maçonnerie » (pp. 27 à 53) qui dépasse largement le cadre de la francophonie et de la néerlandophonie européennes pour nous emmener d’Écosse au Portugal sur les traces des diverses obédiences spéculatives.

Connaisseur des œuvres de Lessing (1729-1781), de Goethe (1749-1832) et de Kipling (1865-1936), qu’il survole trop brièvement (p. 55), Paul Delsemme rappelle qu’il existe « dans chacune des grandes littératures » des écrivains célèbres dont « l’appartenance maçonnique est solidement attestée » (p. 54) : l’Italien Giuseppe Mazzini, l’Espagnol Vicente Blasco Ibanez, le Russe Pouchkine, le Grec Kazantzakis et le Néerlandais Douwes Dekker dit Multatuli.

En 1967, Paul Delsemme publie en deux volumes, aux Presses Universitaires de Bruxelles, sa thèse de doctorat sur le critique littéraire polonais Teodor de Wyzewa. « Allant à contre-courant à une époque où la récente défaite de 1870 conduisait à un nationalisme revanchard » (p. 13), Wyzewa s’installe à Paris, fait de la capitale française un carrefour des lettres européennes et entraîne le public parisien à la découverte de Tolstoï, Strindberg, Ibsen, Multatuli, Mickiewicz, Emily Brontë et François d’Assise.

A Bruxelles, la revue La Société nouvelle, dirigée par Fernand Brouez, joue un rôle analogue entre 1884 et 1897. Les amateurs belges de littérature étrangère peuvent ainsi découvrir Hauptmann, Dostoïevski et Oscar Wilde. Paul Delsemme le rappelle dans un brillant essai paru en 1995 : Les grands courants de la littérature européenne et les écrivains belges de langue française (Émile Van Balberghe Librairie).

Chez Paul Delsemme, l’ouverture d’esprit n’est pas synonyme de naïveté. Il est conscient des possibles effets pervers d’une démocratie mal comprise. En cela, il se montre le fidèle héritier du Baron Goswin de Stassart (1780-1854), premier Grand Maître du Grand Orient de Belgique, qui écrit : « Le fanatisme, soit qu’il allume les bûchers de l’Inquisition, soit qu’il dresse les échafauds révolutionnaires, n’en est pas moins horrible ; l’hypocrisie, qu’elle traîne cauteleusement aux pieds des autels ou qu’elle flatte les passions populaires, est toujours également méprisable » (p. 70).

Dans l’Europe post-napoléonienne, les Pays-Bas du Nord et du Sud sont provisoirement réunis (1815-1830) sous la dynastie des Orange-Nassau. A partir de 1831, dans la Belgique indépendante où le français redevient la langue dominante, le mouvement identitaire flamand apparaît, non sans une nostalgie certaine de la « Grande Néerlande » d’avant 1579 et du règne de Charles-Quint (1500-1558). Julius De Geyter (1830-1905) publie en 1855 Keizer Karel een het Riik der Nederlanden. Karel August Vervier (1789-1872) implore les Hollandais de ne pas oublier leurs frères flamands. Dans son poème Verbroedering (1861), il écrit : « Vergeet ons niet, Bataaf ! en leev ! »

Paul Delsemme pose sur le « flamingantisme » le regard sans préjugé de l’authentique penseur libre, là où de pseudo-libres-penseurs ne peuvent se débarrasser des œillères du « politiquement correct ». Au milieu du XIXe siècle, « on pouvait être, sans incompatibilité, tout à la fois orangiste, flamingant, libéral et franc-maçon » (p. 455). En 1858, Julius De Geyter déclare en substance que « le mouvement flamand, c’est la lutte contre des siècles de fanatisme religieux et de soumission à l’arbitraire des princes » (p. 458). À propos de l’auteur du Vlaamse Leeuw, Paul Delsemme précise : « Il adhéra au flamingantisme en homme d’action, il vit en lui non seulement un levier culturel, mais aussi une arme dans le combat de la démocratie contre l’oppression et de la libre pensée contre l’obscurantisme ».

En rappelant les origines démocratiques, libérales, et même maçonniques du mouvement identitaire flamand, Paul Delsemme interpelle le francophone de Belgique et lui demande d’« accommoder sa vue » (p. 454). C’est l’un des nombreux mérites de son passionnant ouvrage, dans l’ensemble d’une œuvre non conformiste dédiée au cosmopolitisme littéraire européen.

• Paul Delsemme, Les Écrivains francs-maçons de Belgique, Bibliothèques de l’Université libre de Bruxelles, 2004, 500 p.

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