GEORGES FELTIN-TRACOL et L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale

par Claude BOURRINET

Étienne Pasquier, poète de la « Pléiade », gallican et partisan d’un État ferme dans les temps où la France était déchirée par les guerres civiles et en grand danger de disparition, écrivit un ouvrage, que l’on pourrait considérer comme un lieu de mémoire, ou un monument archaïque, au sens premier de principe, par le truchement duquel il quêtait les racines de notre pays. Ce livre s’appelait Recherche de la France. C’est bien à cette tâche très antique et ardemment actuelle que se voue Georges Feltin-Tracol dans un gros ouvrage (L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale), qui, regroupant d’anciens articles rédigés depuis une bonne dizaine d’années, et publiés dans des revues ou sur des sites européistes, questionne les fondements de notre vieille civilisation, et les confronte aux violents défis qui semblent parfois sur le point de les disloquer et de les anéantir à jamais.

Le titre de cette somme annonce les deux axes, très complémentaires, de l’itinéraire, qui devrait nous mener jusqu’à une Europe puissance enracinée, indépendante, assez forte pour trouver une nouvelle harmonie. En effet, les « mémoires locales » ne contredisent pas la « volonté continentale » du projet européen. Au contraire. Car est affirmée en filigrane, durant une riche lecture qui fouaille tous les recoins de la question vitale de notre destin, l’existence de trois patries : celle, proche, des liens organiques avec un entourage immédiat, et qui fonde une identité régionale, celle, plus historique, moins « clanique », la nation, qui, en l’occurrence, pour nous, Français, recoupe toute la mémoire et la structure de notre langue alliée avec le sens de l’État, et enfin celle qui nous lie aux autres Européens dans une même communauté s’enracinant dans le sol le plus profond, peut-être même, selon l’hypothèse de Dominique Venner, dans la Préhistoire. Le concept clé qui unit ces trois niveaux est celui, crucial, de subsidiarité, dont toute la richesse est analysée afin d’étayer cette nécessité vitale, présente dès l’aube de notre civilisation, d’être et de rester libres, maîtres de nos décisions et de l’aménagement de notre existence.

Les derniers chapitres concernent des thèmes et des questionnements familiers aux partisans de l’Europe qui ne se contentent pas de poncifs. Les relations entre la question européenne et l’option nationaliste, la différence entre elle et l’hypothèse occidentaliste, son rapport à la nature complexe de l’identité de notre civilisation, marquée par la pluralité et l’entremêlement de plusieurs sources, la grave question de la crise démographique du continent, de la substitution de peuplement orchestrée par l’oligarchie transnationale, la colonisation américaine de notre société, le pourrissement des corps et des consciences par la consommation et un spectacle totalitaire dont l’objectif est d’abrutir en voilant la vérité, sont abordés à l’occasion de critiques et d’analyses d’ouvrages que des auteurs, parfois injustement occultés, souvent très pertinents, ont tenté de résoudre par des propositions qui sont autant de riches contributions au débat.

Ce n’est d’ailleurs pas l’un des moindres charmes de la lecture que de faire connaissance avec des figures historiques de l’européisme, avec des figures de proue qui ont marqué, à leur façon, la pensée identitaire. Pascal Paoli, Denis de Rougemont, Henri Frenay, et même l’antipathique Maurice G. Dantec sont assez connus, mais l’on découvre avec plaisir Paul Sérant, Philippe Lamour, Philibert Besson, Sixte-Henri de Bourbon-Parme, et le personnage attachant d’Otto de Habsbourg-Lorraine, sans compter le regretté Michel Jobert, dont nous aurions bien besoin en ces temps de ruine.

Chaque article non seulement, à sa façon, pèse les détails et les thèses, et permet, sinon de risquer des pistes, qu’un entretien pour la revue Rébellion, explicite de façon personnelle, vivante et dense, du moins de comprendre, ce qui est indispensable aux bons Européens que nous sommes. Car tout militant de la cause européenne se doit non seulement de s’informer, ce qui est la moindre des choses, mais de soupeser les arguments des uns et des autres, ce qui est penser, comme le suggère l’étymologie latine pensare. Les articles qui se succèdent sont davantage qu’un paquet de souvenirs qui resurgit du passé et nous rappelle des évènements importants, comme le 11 septembre, le sommet de Nice, le référendum sur le traité de constitution européenne, les caricatures de Mahomet …, à partir desquels s’est forgée une réflexion. Il ne fallait pas laisser fuir tout cela dans l’oubli. Mais l’on voit bien, au demeurant, que, pour peu qu’on soit mû par la loyauté et par le désir de vérité, l’intelligence de l’Europe se fait surtout in fieri, en devenir, presque, pour ainsi dire, à tâtons, au gré des assauts contre notre vieille terre. C’est au juste dans notre capacité à réagir, à éclairer notre désastre, l’abîme qui s’ouvre à nos pieds et où l’on risque de disparaître, que nous confortons les soubassements d’un renouveau.

Enfin, certes de façon un peu illogique, j’ai gardé pour la fin l’évocation, très fournie, des troisième et quatrième chapitres, consacrés aux petites patries charnelles. Georges Feltin-Tracol, en nostalgique de l’Empire austro-hongrois, et en admirateur de l’Helvétie, nous rend tangible l’articulation vivifiante entre une fédération possible et l’ancrage identitaire dans des territoires, dont il nous a donné une idée concrète au début de l’ouvrage, démontrant que vision, culture, histoire et géographie se marient pour générer des cultures polyfonctionnelles. Au fond, l’Europe, c’est cela : une multiplicité d’options existentielles, qui sont les analogies de la pluralité passionnante de nos terroirs. Certes, cette multiplicité de tempérament, conjuguée à la soif occidentale d’aller plus avant, de tenter l’infini, a été la cause de beaucoup de souffrances au fil de notre histoire. Toutefois, accepter que cette richesse soit arasée, anéantie pas l’uniformité marchande mondialiste, c’est se résigner à disparaître en ayant eu le déshonneur de se trahir. Nous découvrons alors les aléas de vies régionales (le terme région n’étant pas pris dans son acception administrative, bureaucratique, mais dans celle, plus vivante, plus naturelle, de pays doté d’une mémoire et d’un avenir), de la Belgique à la Padanie, en passant par l’Arc jurassien, la Suisse, la Savoie. Ce voyage vertical, au long de cet axe qui semble promettre bien des évolutions, voire des révolutions, et qui constitue dans un sens la matrice, le modèle en puissance d’une future Europe fédérative, octroie à l’ignorant de ces réalités contemporaines de nombreux éléments d’information et de réflexion. J’irais même jusqu’à avancer qu’un tel outil serait bien utile à nos dirigeants pour comprendre et pour décider.

Malheureusement, malgré la roborative multiplicité des sentiers qui parcourent la terre incroyablement fertile de notre patrie européenne, les temps sont au pessimisme. Chaque jour qui passe nous conduit au désastre, parce que l’oligarchie qui s’est emparée du pouvoir, sous couvert d’une Union européenne qui n’a d’européenne que le nom, n’a pas saisi la tâche héroïque qui devrait être la sienne, de faire resurgir une civilisation dont le simple souvenir hante nos esprits de décadents. Plus vraisemblablement, elle nous a trahis, et continue à le faire. Ce livre est donc, en cet âge noir, une torche rayonnante, qui, en nous permettant de voir plus clair, se transforme en auxiliaire efficace du combat.

• Georges Feltin-Tracol, L’Esprit européen entre mémoires locales et volonté continentale, préface de Pierre Le Vigan, Les Éditions d’Héligoland, 2011, 25 € (+ 4 € de port), à commander aux E.D.H., B.P. 2, F – 27 290 Pont-Authou, Normandie, chèque à l’ordre des Éditions d’Héligoland.

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« La double monarchie, une solution pour la Belgique et l’Europe ? par Georges FELTIN-TRACOL

À quand notre « Kulturkampf » européen du XXIe siècle ? par Jacques GEORGES

JULIUS EVOLA, RENE GUENON ET LE CHRISTIANISME

Nous vous informons de la réédition du livre repris en titre.

 L’étude de Daniel COLOGNE s’impose comme une méditation inspirée par la recherche d’une spiritualité authentique et transcendante issue du christianisme dévoyé par le matérialisme et l’anthropocentrisme où Charles Mauras entrevit les empreintes d’un « convoi de bateleurs et d’agitateurs sans patrie, transcendante de par la valeur initiatique du verbe chrétien et le lien ontologique qui l’unit à la Tradition primordiale.

En harmonie avec Joseph de Maistre, Simone Weil et René Guénon, Daniel Cologne fait porter son regard sur la religio vera, cette philosophia perennis au sein de laquelle le christianisme, constat-t-il, s’intègre naturellement.

Réédité 30 ans après sa parution, l’ouvrage contient une préface de l’auteur et des notes. Elles donnent un aperçu de l’état actuel de sa pensée.

Vente en ligne : www.librad.com 14 € 50

Publié par avataréditions : www.avatareditions.com

SOLJENITSYNE

par Robert STEUCKERS

« Relire Soljénitsyne » – Conférence tenue à Genève, avril 2009, et au « Cercle de Bruxelles », septembre 2009.

Pourquoi évoquer la figure d’Alexandre Soljénitsyne, aujourd’hui, dans le cadre de nos travaux ? Décédé en août 2008, Soljénitsyne a été une personnalité politique et littéraire tout à la fois honnie et adulée en Occident et sur la place de Paris en particulier. Elle a été adulée dans les années 70 car ses écrits ont servi de levier pour faire basculer le communisme soviétique et ont inspiré, soi-disant, la démarche des « nouveaux philosophes » qui entendaient émasculer la gauche française et créer, après ce processus d’émasculation, une gauche anti-communiste, peu encline à soutenir l’URSS en politique internationale. Après cette période d’adulation presque sans bornes, la personne d’Alexandre Soljénitsyne a été honnie, surtout après son discours à Harvard, essentiellement pour cinq motifs : 1) Soljénitsyne critique l’Occident et ses fondements philosophiques et politiques, ce qui n’était pas prévu au programme : on imaginait un Soljénitsyne devenu docile à perpétuité, en remercîment de l’asile reçu en Occident ; 2) Il critique simultanément la chape médiatique qui recouvre toutes les démarches intellectuelles officielles de l’Occident, brisant potentiellement tous les effets de la propagande « soft », émanant des agences de l’ « américanosphère » ; 3) Il critique sévèrement le « joujou pluralisme » que l’Occident a voulu imposer à la Russie, en créant et en finançant des cénacles « russophobes », prêchant la haine du passé russe, des traditions russes et de l’âme russe, lesquelles ne génèrent, selon les « pluralistes », qu’un esprit de servitude ; par les effets du « pluralisme », la Russie était censée s’endormir définitivement et ne plus poser problème à l’hegemon américain ; 4) Il a appelé à la renaissance du patriotisme russe, damant ainsi le pion à ceux qui voulaient disposer sans freins d’une Russie anémiée et émasculée et faire main basse sur ses richesses ; 5) Il s’est réconcilié avec le pouvoir de Poutine, juste au moment où celui-ci était décrié en Occident.

Jeunesse

Ayant vu le jour en 1918, Alexandre Soljénitsyne nait en même temps que la révolution bolchevique, ce qu’il se plaira à souligner à maintes reprises. Il nait orphelin de père : ce dernier, officier dans l’armée du Tsar, est tué lors d’un accident de chasse au cours d’une permission. Le jeune Alexandre est élevé par sa mère, qui consentira à de durs sacrifices pour donner à son garçon une excellente éducation. Fille de propriétaires terriens, elle appartient à une famille brisée par les effets de la révolution bolchevique. Alexandre étudiera les mathématiques, la physique et la philosophie à Rostov sur le Don. Incorporé dans l’Armée Rouge en 1941, l’année de l’invasion allemande, il sert dans un régiment d’artillerie et participe à la bataille de Koursk, qui scelle la défaite de l’Axe en Russie, et à l’Opération Bagration, qui lance la première grande offensive soviétique en direction du Reich. Cette campagne de grande envergure le mènera, devenu officier, en Prusse Orientale, au moment où l’Armée Rouge, désormais victorieuse, s’apprête à avancer vers la Vistule et vers l’Oder. Jusque là son attitude est irréprochable du point de vue soviétique. Soljénitsyne est certes un patriote russe, incorporé dans une armée soviétique dont il conteste secrètement l’idéologie, mais il n’est pas un « vlassoviste » passé à l’Axe, qui entend délivrer la Russie du stalinisme en s’alliant au Reich et à ses alliés (en dépit des réflexes patriotiques que ce même stalinisme a suscité pour inciter les masses russes à combattre les Allemands).

Arrestation et emprisonnement

Mais ce que voit Soljénitsyne en Prusse Orientale, les viols, les massacres, les expulsions et les destructions perpétrées par l’Armée Rouge, dont il est officier, le dégoûte profondément, le révulse. L’armée de Staline déshonore la Russie. Le séjour de Soljénitsyne en Prusse Orientale trouve son écho littéraire dans deux ouvrages, « Nuits en Prusse Orientale » (un recueil de poèmes) et « Schwenkitten 45 », un récit où il retourne sur les lieux d’août 1914, où son père a combattu. Le NKVD, la police politique de Staline, l’arrête peu après, sous prétexte qu’il avait été « trop tendre » à l’égard de l’ennemi (ce motif justifiait également l’arrestation de son futur compagnon d’infortune Lev Kopelev) et parce qu’il a critiqué Staline dans une lettre à son beau-frère, interceptée par la police. Staline y était décrit comme « l’homme à la moustache », désignation jugée irrespectueuse et subversive par les commissaires politiques (1). Il est condamné à huit ans de détention, d’abord dans les camps de travail du goulag (ce qui donnera la matière d’ « Une journée d’Ivan Denissovitch » et de « L’Archipel Goulag », puis dans une prison réservée aux scientifiques, la fameuse « prison spéciale n°16 », la Sharashka, dans la banlieue de Moscou. Cette expérience, entre les murs de la prison spéciale n°16, constitue tout à la fois la genèse de l’œuvre et de la pensée ultérieure de notre auteur, y compris les linéaments de sa critique de l’Occident, et la matière d’un grand livre, « Le premier cercle », esquivé par les « nouveaux philosophes » qui n’y auraient pas trouvé leur miel mais, au contraire, une pensée radicalement différente de la leur, qui est, on le sait trop bien, caractérisée par une haine viscérale de toutes « racines » ou enracinements.

Le décor de la Sharashka

Dans la « Sharashka », il rencontre Lev Kopelev (alias le personnage de Roubine) et Dmitri Panine (alias Sologdine). Dans « Le premier cercle », Soljénitsyne lui-même sera représenté par le personnage de « Nergine ». « Le premier cercle » est constitué de dialogues d’une grande fécondité, que l’on peut comparer à ceux de Thomas Mann, tenus dans le sanatorium fictif de la « Montagne magique ». Le séjour à la Sharashka est donc très important pour la genèse de l’œuvre, tant sur le plan de la forme que sur le plan du fond. Pour la forme, pour la spécificité de l’écriture de Soljénitsyne, la découverte, dans la bibliothèque de cette prison, des dictionnaires étymologiques de Vladimir Dahl (un philologue russe d’origine danoise) a été capitale. Elle a permis à Soljénitsyne de récréer une langue russe débarrassée des adstrats maladroits du soviétisme, et des apports étrangers inutiles, lourds et pesants, que l’internationalisme communiste se plaisait à multiplier dans sa phraséologie.

Les pensées des personnages incarcérés à la Sharashka sont celles de larges strates de la population russe, en dissidence par rapport au régime. Ainsi, Dmitri Panine/Sologdine est dès le départ hostile à la révolution. De quelques années plus âgé que Soljénitsyne/Nergine, Panine/Sologdine a rejeté le bolchevisme à la suite d’horreurs dont il a été témoin enfant. Il a été arrêté une première fois en 1940 pour pensée contre-révolutionnaire et une seconde fois en 1943 pour « défaitisme ». Il incarne des valeurs morales absolues, propres aux sociétés fortement charpentées par la religion. Ces valeurs morales vont de paire avec un sens inné de la justice. Panine/Sologdine fascine littéralement Soljénitsyne/Nergine. Notons que des personnages similaires se retrouvent dans « L’Archipel Goulag », ouvrage qui a servi, soi-disant, de détonateur à la « nouvelle philosophie » parisienne des années 70. Mais, apparemment, les « nouveaux philosophes » n’ont pas pris acte de ces personnages-là, pourtant d’une grande importance pour le propos de Soljénitsyne, ce qui nous permet de dire que cette approche fort sélective jette le doute sur la validité même de la « nouvelle philosophie » et de ses avatars contemporains. Pur bricolage idéologique ? Fabrication délibérée ?

Kopelev / Roubine

Lev Kopelev/Roubine est juif et communiste. Il croit au marxisme. Pour lui, le stalinisme n’est qu’une « déviation de la norme ». Il est un homme chaleureux et généreux. Il donne la moitié de son pain à qui en a besoin pour survivre ou pour guérir. Ce geste quotidien de partage, Soljénitsyne l’apprécie grandement. Mais, ironise Soljénitsyne/Nergine, il a besoin d’une agora, contrairement à notre auteur qui, lui, a besoin de solitude (ce sera effectivement le cas à la « prison spéciale n°16 », à Zurich dans les premières semaines d’exil et dans le Vermont aux Etats-Unis). Mort en 1997, Kopelev restera l’ami de Soljénitsyne après leur emprisonnement, malgré leurs différences philosophiques et leurs itinéraires divergents. Il se décarcassera notamment pour trouver tous les volumes du dictionnaire de Dahl et les envoyer à Soljénitsyne. Pourquoi ce communiste militant a-t-il été arrêté, presqu’en même temps que Soljénitsyne ? Il est, dès son jeune âge, un germaniste hors pair et un philosophe de talent. Il sert dans une unité de propagande antinazie qui émet à l’attention des soldats de la Wehrmacht. Il joue également le rôle d’interprète pour quelques généraux allemands, pris prisonniers au cours des grandes offensives soviétiques qui ont suivi la bataille de Koursk. Mais lui aussi est dégoûté par le comportement de certaines troupes soviétiques en Prusse Orientale car il reste un germanophile culturel, bien qu’antinazi. Kopelev/Roubine est véritablement le personnage clef du « Premier cercle ». Pourquoi ? Parce qu’il est communiste, représente la Russie « communisée » mais aussi parce qu’il culturellement germanisé, au contraire de Panine/Sologdine, incarnation de la Russie orthodoxe d’avant la révolution, et de Soljénitsyne/Nergine, et, de ce fait, partiellement « occidentalisé ». Il est un ferment non russe dans la pensée russe, respecté par le russophile Soljénitsyne. Celui-ci va donc analyser, au fil des pages du « Premier cercle », la complexité de ses sentiments, c’est-à-dire des sentiments des Russes soviétisés. Au départ, Soljénitsyne/Nergine et Kopelev/Roubine sont proches politiquement. Nergine n’est pas totalement immunisé contre le soviétisme comme l’est Sologdine. Il en est affecté mais il va guérir. Dans les premières pages du « Premier cercle », Nergine et Roubine s’identifient à l’établissement soviétique. Ce n’est évidemment pas le cas de Sologdine.

Panine / Sologdine

Celui-ci jouera dès lors le rôle clef dans l’éclosion de l’œuvre de Soljénitsyne et dans la prise de distance que notre auteur prendra par rapport au système et à l’idéologie soviétiques. Panine/Sologdine est ce que l’on appelle dans le jargon des prisons soviétiques, un « Tchoudak », c’est-à-dire un « excentrique » et un « inspiré » (avec ou sans relents de mysticisme). Mais Panine/Sologdine, en dépit de cette étiquette que lui collent sur le dos les commissaires du peuple, est loin d’être un mystique fou, un exalté comme en a connus l’histoire russe. Son exigence première est de retourner à « un langage de la clarté maximale », expurgé des termes étrangers, qui frelatent la langue russe et que les Soviétiques utilisaient à tire-larigot. L’objectif de Panine/Sologdine est de re-slaviser la langue pour lui rendre sa pureté et sa richesse, la dégager de tous les effets de « novlangue » apportés par un régime inspiré de philosophies étrangères à l’âme russe.

Le prisonnier réel de la Sharashka et le personnage du « Premier cercle » qu’est Panine/Sologdine a étudié les mathématiques et les sciences, sans pour autant abjurer les pensées contre-révolutionnaires radicales que les scientismes sont censés éradiquer dans l’esprit des hommes, selon les dogmes « progressistes ». Panine/Sologdine entretient une parenté philosophique avec des auteurs comme l’Abbé Barruel, Joseph de Maistre ou Donoso Cortès, dans la mesure où il perçoit le marxisme-léninisme comme un « instrument de Satan », du « mal métaphysique » ; de plus, il est une importation étrangère, comme les néologismes de la langue (de bois) qu’il préconise et généralise. La revendication d’une langue à nouveau claire, non viciée par les alluvions de la propagande, est l’impératif premier que pose ce contre-révolutionnaire indéfectible. C’est lui qui demande que l’on potasse les dictionnaires étymologiques de Vladimir Dahl car le retour à l’étymologie est un retour à la vérité première de la langue russe, donc de la Russie et de la russéité. Les termes fabriqués par l’idéologie ou les importations étrangères constituent une chape de « médiateté » qui interdit aux Russes soviétisés de se réconcilier avec leur cœur profond. « Le Premier cercle » rapporte une querelle philosophique entre Panine/Sologdine et Soljénitsyne/Nergine : ce dernier est tenté par la sagesse chinoise de Lao Tseu, notamment par deux maximes, « Plus il y a de lois et de règlements, plus il y aura de voleurs et de hors-la-loi » et « L’homme noble conquiert sans le vouloir ». Soljénitsyne les fera toujours siennes mais, fidèle à un anti-asiatisme foncier propre à la pensée russe entre 1870 et la révolution bolchevique, Panine/Sologdine rejette toute importation de « chinoiseries », proclame sa fidélité indéfectible au fond qui constitue la tradition chrétienne orthodoxe russe, postulant une « foi en Dieu sans spéculation ».

L’éclosion d’une pensée politique véritablement russe

Dans le contexte même de la rencontre de ces trois personnages différents entre les murailles de la Sharashka, avec un Soljénitsyne/Nergine au départ vierge de toute position tranchée, la pensée du futur dissident soviétique, Prix Nobel de littérature et fustigateur de l’Occident décadent et hypocrite, va mûrir, se forger, prendre les contours qu’elle n’abandonnera jamais plus. Face à ses deux principaux interlocuteurs de la Sharashka, la première intention de Soljénitsyne/Nergine est d’écrire une histoire de la révolution d’Octobre et d’en dégager le sens véritable, lequel, pense-t-il au début de sa démarche, est léniniste et non pas stalinien. Pour justifier ce léninisme antistalinien, Soljénitsyne/Nergine interroge Kopelev/Roubine, fin connaisseur de tous les détails qui ont précédé puis marqué cette révolution et la geste personnelle de Lénine. Kopelev/Roubine est celui qui fournit la matière brute. Au fil des révélations, au fur et à mesure que Soljénitsyne/Roubine apprend faits et dessous de la révolution d’Octobre, son intention première, qui était de prouver la valeur intrinsèque du léninisme pur et de critiquer la déviation stalinienne, se modifie : désormais il veut formuler une critique fondamentale de la révolution. Pour le faire, il entend poser une batterie de questions cruciales : « Si Lénine était resté au pouvoir, y aurait-il eu ou non campagne contre les koulaks (l’Holodomor ukrainien), y aurait-il eu ou non collectivisation, famine ? ». En tentant de répondre à ces questions, Soljénitsyne demeure antistalinien mais se rend compte que Staline n’est pas le seul responsable des errements du communisme soviétique. Le mal a-t-il des racines léninistes voire des racines marxistes ? Soljénitsyne poursuit sa démarche critique et en vient à s’opposer à Kopelev, en toute amitié. Pour Kopelev, en dépit de sa qualité d’israélite russe et de prisonnier politique, pense que Staline incarne l’alliance entre l’espérance communiste et le nationalisme russe. En prison, à la Sharashka, Kopelev en arrive à justifier l’impérialisme rouge, dans la mesure où il est justement « impérial » et à défendre des positions « nationales et bolcheviques ». Kopelev admire les conquêtes de Staline, qui est parvenu à édifier un bloc impérial, dominé par la nation russe, s’étendant « de l’Elbe à la Mandchourie ». Soljénitsyne ne partage pas l’idéal panslaviste, perceptible en filigrane derrière le discours de Kopelev/Roubine. Il répétera son désaccord dans les manifestes politiques qu’il écrira à la fin de sa vie dans une Russie débarrassée du communisme. Les Polonais catholiques ne se fondront jamais dans un tel magma ni d’ailleurs les Tchèques trop occidentalisés ni les Serbes qui, dit Soljénitsyne, ont entrainé la Russie dans une « guerre désastreuse » en 1914, dont les effets ont provoqué la révolution. Dans les débats entre prisonniers à la Sharashka, Soljénitsyne/Nergine opte pour une russéité non impérialiste, repliée sur elle-même ou sur la fraternité entre Slaves de l’Est (Russes/Grands Russiens, Ukrainiens et Biélorusses).

Panine, le maître à penser

Pour illustrer son anti-impérialisme en gestation, Soljénitsyne évoque une réunion de soldats en 1917, à la veille de la révolution quand l’armée est minée par la subversion bolchevique. L’orateur, chargé de les haranguer, appelle à poursuivre la guerre ; il évoque la nécessité pour les Russes d’avoir un accès aux mers chaudes. Cet argument se heurte à l’incompréhension des soldats. L’un d’eux interpelle l’orateur : « Va te faire foutre avec tes mers ! Que veux-tu qu’on en fasse, qu’on les cultive ? ». Soljénitsyne veut démontrer, en évoquant cette verte réplique, que la mentalité russe est foncièrement paysanne, tellurique et continentale. Le vrai Russe, ne cessera plus d’expliquer Soljénitsyne, est lié à la glèbe, il est un « pochvennik ». Il est situé sur un sol précis. Il n’est ni un nomade ni un marin. Ses qualités se révèlent quand il peut vivre un tel enracinement. Ce « pochvennikisme », associé chez Soljénitsyne à un certain quiétisme inspiré de Lao Tseu, conduit aussi à une méfiance à l’endroit de l’Etat, de tout « Big Brother » (à l’instar de Proudhon, Bakounine voire Sorel). Ce glissement vers l’idéalisation du « pochvennik » rapproche Soljénitsyne/Nergine de Panine/Sologdine et l’éloigne de Kopelev/Roubine, dont il était pourtant plus proche au début de son séjour dans la Sharashka. Le fil conducteur du « Premier cercle » est celui qui nous mène d’une position vaguement léniniste, dépourvue de toute hostilité au soviétisme, à un rejet du communisme dans toutes ses facettes et à une adhésion à la vision traditionnelle et slavophile de la russéité, portée par la figure du paysan « pochvennik ». Panine fut donc le maître à penser de Soljénitsyne.

Ce ruralisme slavophile de Soljénitsyne, né à la suite des discussions entre détenus à la Sharashka, ne doit pas nous induire à poser un jugement trop hâtif sur la philosophie politique de Soljénitsyne. On sait que le rejet de la mer constitue un danger et signale une faiblesse récurrente des pensées politiques russes ou allemandes. Oswald Spengler opposait l’idéal tellurique du chevalier teutonique, œuvrant sur terre, à la figure négative du pirate anglo-saxon, inspiré par les Vikings. Arthur Moeller van den Bruck préconisait une alliance des puissances continentales contre les thalassocraties. Carl Schmitt penche sentimentalement du côté de la Terre dans l’opposition qu’il esquisse dans « Terre et Mer », ou dans son « Glossarium » édité dix ans après sa mort, et exalte parfois la figure du « géomètre romain », véritable créateur d’Etats et d’Empires. Friedrich Ratzel et l’Amiral Tirpitz ne cesseront, devant cette propension à « rester sur le plancher des vaches », de dire que la Mer donne la puissance et que les peuples qui refusent de devenir marins sont condamnés à la récession permanente et au déclin politique. L’Amiral Castex avancera des arguments similaires quand il exhortera les Français à consolider leur marine dans les années 50 et 60.

Les ouvrages des années 90

Pourquoi l’indubitable fascination pour la glèbe russe ne doit pas nous inciter à considérer la pensée politique de Soljénitsyne comme un pur tellurisme « thalassophobe » ? Dans ses ouvrages ultérieurs, comme « L’erreur de l’Occident » (1980), encore fort emprunt d’un antisoviétisme propre à la dissidence issue du goulag, comme « Nos pluralistes » (1983), « Comment réaménager notre Russie ? » (1990) et « La Russie sous l’avalanche » (1998), Soljénitsyne prendra conscience de beaucoup de problèmes géopolitiques : il évoquera les manœuvres communes des flottes américaine, turque et ukrainienne en Mer Noire et entreverra tout l’enjeu que comporte cette mer intérieure pour la Russie ; il parlera aussi des Kouriles, pierre d’achoppement dans les relations russo-japonaises, et avant-poste de la Russie dans les immensités du Pacifique ; enfin, il évoquera aussi, mais trop brièvement, la nécessité d’avoir de bons rapports avec la Chine et l’Inde, ouvertures obligées vers deux grands océans de la planète : l’Océan Indien et le Pacifique. « La Russie sous l’avalanche », de 1998, est à cet égard l’ouvrage de loin le mieux construit de tous les travaux politiques de Soljénitsyne au soir de sa vie. Le livre est surtout une dénonciation de la politique de Boris Eltsine et du type d’économie qu’ont voulu introduire des ministres comme Gaïdar et Tchoubaïs. Leur projet était d’imposer les critères du néo-libéralisme en Russie, notamment par la dévaluation du rouble et par la vente à l’encan des richesses du pays. Nous y reviendrons.

La genèse de l’œuvre et de la pensée politique de Soljénitsyne doit donc être recherchée dans les discussions entre prisonniers à la Sharashka, dans la « Prison spéciale n°16 », où étaient confinés des intellectuels, contraints de travailler pour l’armée ou pour l’Etat. Soljénitsyne purgera donc in extenso les huit années de détention auxquelles il avait été condamné en 1945, immédiatement après son arrestation sur le front, en Prusse Orientale. Il ne sera libéré qu’en 1953. De 1953 à 1957, il vivra en exil, banni, à Kok-Terek au Kazakhstan, où il exercera la modeste profession d’instituteur de village. Il rédige « Le Pavillon des cancéreux », suite à un séjour dans un sanatorium. Réhabilité en 1957, il se fixe à Riazan. Son besoin de solitude demeure son trait de caractère le plus spécifique, le plus étalé dans la durée. Il s’isole et se retire dans des cabanes en forêt.

La parution d’ « Une journée d’Ivan Denissovitch »

La consécration, l’entrée dans le panthéon de la littérature universelle, aura lieu en 1961-62, avec la publication d’ « Une journée d’Ivan Denissovitch », un manuscrit relatant la journée d’un « zek » (le terme soviétique pour désigner un détenu du goulag). Lev Kopelev avait lu le manuscrit et en avait décelé le génie. Surfant sur la vague de la déstalinisation, Kopelev s’adresse à un ami de Khrouchtchev au sein du Politburo de l’Union Soviétique, un certain Tvardovski. Khrouchtchev se laisse convaincre. Il autorise la publication du livre, qu’il perçoit comme un témoignage intéressant pour appuyer sa politique de déstalinisation. « Une journée d’Ivan Denissovitch » est publiée en feuilleton dans la revue « Novi Mir ». Personne n’avait jamais pu exprimer de manière aussi claire, limpide, ce qu’était réellement l’univers concentrationnaire. Ivan Denissovitch Choukhov, dont Soljénitsyne relate la journée, est un paysan, soit l’homme par excellence selon Soljénitsyne, désormais inscrit dans la tradition ruraliste des slavophiles russes. Trois vertus l’animent malgré son sort : il reste goguenard, ne croit pas aux grandes idées que l’on présente comme des modèles mirifiques aux citoyens soviétiques ; il est impavide et, surtout, ne garde aucune rancune : il pardonne. L’horreur de l’univers concentrationnaire est celle d’un interminable quotidien, tissé d’une banalité sans nom. Le bonheur suprême, c’est de mâchonner lentement une arête de poisson, récupérée en « rab » chez le cuisinier. Dans cet univers, il y a peut-être un salut, une rédemption, en bout de course pour des personnalités de la trempe d’un Ivan Denissovitch, mais il n’y en aura pas pour les salauds, dont la définition n’est forcément pas celle qu’en donnait Sartre : le salaud dans l’univers éperdument banal d’Ivan Denissovitch, c’est l’intellectuel ou l’esthète désincarnés.

Trois personnages animent la journée d’Ivan Denissovitch : Bouynovski, un communiste qui reste fidèle à son idéal malgré son emprisonnement ; Aliocha, le chrétien renonçant qui refuse une église inféodée à l’Etat ; et Choukhov, le païen stoïque issu de la région de Riazan, dont il a l’accent et dont il maîtrise le dialecte. Soljénitsyne donnera le dernier mot à ce païen stoïque, dont le pessimisme est absolu : il n’attend rien ; il cultive une morale de la survie ; il accomplit sa tâche (même si elle ne sert à rien) ; il ne renonce pas comme Aliocha mais il assume son sort. Ce qui le sauve, c’est qu’il partage ce qu’il a, qu’il fait preuve de charité ; le négateur païen du Dieu des chrétiens refait, quand il le peut, le geste de la Cène. En cela, il est le modèle de Soljénitsyne.

Retour de pendule

« Une journée d’Ivan Denissovitch » connaît un succès retentissant pendant une vingtaine de mois mais, en 1964, avec l’accession d’une nouvelle troïka au pouvoir suprême en Union Soviétique, dont Brejnev était l’homme fort, s’opère un retour de pendule. En 1965, le KGB confisque le manuscrit du « Premier cercle ». En 1969, Soljénitsyne est exclu de l’association des écrivains. En guise de riposte à cette exclusion, les Suédois lui accordent le Prix Nobel de littérature en 1970. Soljénitsyne ne pourra pas se rendre à Stockholm pour le recevoir. La répression post-khrouchtchévienne oblige Soljénitsyne, contre son gré, à publier « L’Archipel goulag » à l’étranger. Cette publication est jugée comme une trahison à l’endroit de l’URSS. Soljénitsyne est arrêté pour trahison et expulsé du territoire. La nuit du 12 au 13 février 1974, il débarque d’un avion à l’aéroport de Francfort sur le Main en Allemagne puis se rend à Zurich en Suisse, première étape de son long exil, qu’il terminera à Cavendish dans le Vermont aux Etats-Unis. Ce dernier refuge a été, pour Soljénitsyne, un isolement complet de dix-huit ans.

Euphorie en Occident

De 1974 à 1978, c’est l’euphorie en Occident. Soljénitsyne est celui qui, à son corps défendant, valorise le système occidental et réceptionne, en sa personne, tout le mal que peut faire subir le régime adverse, celui de l’autre camp de la guerre froide. C’est la période où émerge du néant la « nouvelle philosophie » à Paris, qui se veut antitotalitaire et se réclame de Soljénitsyne sans pourtant l’avoir lu entièrement, sans avoir capté véritablement le message du « Premier cercle », le glissement d’un léninisme de bon aloi, parce qu’antistalinien, vers des positions slavophiles, totalement incompatibles avec celles de la brochette d’intellos parisiens qui se vantaient d’introduire dans le monde entier une « nouvelle philosophie » à prétentions universalistes. La « nouvelle philosophie » révèle ainsi son statut de pure fabrication médiatique. Elle s’est servi de Soljénitsyne et de sa dénonciation du goulag pour faire de la propagande pro-américaine, en omettant tous les aspects de son œuvre qui indiquaient des options incompatibles avec l’esprit occidental. Dans ce contexte, il faut se rappeler que Kissinger avait empêché Gerald Ford, alors président des Etats-Unis, d’aller saluer Soljénitsyne, car, avait-il dit, sans nul doute en connaissant les véritables positions slavophiles de notre auteur, « ses vues embarrassent même les autres dissidents » (c’est-à-dire les « zapadnikis », les occidentalistes). Ce hiatus entre le Soljénitsyne des propagandes occidentales et de la « nouvelle philosophie », d’une part, et le Soljénitsyne véritable, slavophile et patriote russe anti-impérialiste, d’autre part, conduira à la thèse centrale d’un ouvrage polémique de notre auteur, « Nos pluralistes » (1983). Dans ce petit livre, Soljénitsyne dénonce tous les mécanismes d’amalgame dont usent les médias. Son argument principal est le suivant : les « pluralistes », porte-voix des pseudo-vérités médiatiques, énoncent des affirmations impavides et non vérifiées, ne retiennent jamais les leçons de l’histoire réelle (alors que Soljénitsyne s’efforce de la reconstituer dans la longue fresque à laquelle il travaille et qui nous emmène d’août 1914 au triomphe de la révolution) ; les « pluralistes », qui sévissent en Russie et y répandent la propagande occidentale, avancent des batteries d’arguments tout faits, préfabriqués, qu’on ne peut remettre en question, sous peine de subir les foudres des nouveaux « bien-pensants ». Le « pluralisme », parce qu’il refuse toute contestation de ses propres a priori, n’est pas un pluralisme et les « pluralistes » qui s’affichent tels sont tout sauf d’authentiques pluralistes ou de véritables démocrates.

Dès 1978, dès son premier discours à Harvard, Soljénitsyne dénonce le vide spirituel de l’Occident et des Etats-Unis, leur matérialisme vulgaire, leur musique hideuse et intolérable, leur presse arrogante et débile qui viole sans cesse la vie privée. Ce discours jette un froid : « Comment donc ! Ce Soljénitsyne ne se borne pas à n’être qu’un simple antistalinien antitotalitaire et occidentaliste ? Il est aussi hostile à toutes les mises au pas administrées aux peuples par l’hegemon américain ! ». Scandale ! Bris de manichéisme ! Insolence à l’endroit de la bien-pensance !

« La Roue Rouge »

De 1969 à 1980, Soljénitsyne va se consacrer à sa grande œuvre, celle qu’il s’était promise d’écrire lorsqu’il était enfermé entre les murs de la Sharashka. Il s’attelle à la grande fresque historique de l’histoire de la Russie et du communisme. La série intitulée « La Roue Rouge » commence par un volume consacré à « Août 1914 », qui paraît en français, à Paris, en 1973, peu avant son expulsion d’URSS. La parution de cette fresque en français s’étalera de 1973 à 1997 (« Mars 1917 » paraitra en trois volumes chez Fayard). « Août 1914 » est un ouvrage très dense, stigmatisant l’amateurisme des généraux russes et, ce qui est plus important sur le plan idéologique et politique, contient une réhabilitation de l’œuvre de Stolypine, avec son projet de réforme agraire. Pour retourner à elle-même, sans sombrer dans l’irréalisme romantique ou néo-slavophile, après les sept décennies de totalitarisme communiste, la Russie doit opérer un retour à Stolypine, qui fut l’unique homme politique russe à avoir développé un projet viable, cohérent, avant le désastre du bolchevisme. La perestroïka et la glasnost ne suffisent pas : elles ne sont pas des projets réalistes, ne constituent pas un programme. L’espoir avant le désastre s’appelait Stolypine. C’est avec son esprit qu’il faut à nouveau communier. Les autres volumes de la « Roue Rouge » seront parachevés en dix-huit ans (« Novembre 1916 », « Mars/Février 1917 », « Août 1917 »). « Février 1917 » analyse la tentative de Kerenski, stigmatise l’indécision de son régime libéral, examine la vacuité du blabla idéologique énoncé par les mencheviks et démontre que l’origine du mal, qui a frappé la Russie pendant sept décennies, réside bien dans ce libéralisme anti-traditionnel. Après la perestroïka, la Russie ne peut en aucun cas retourner à un « nouveau février », comme le faisait Boris Eltsine. La réponse de Soljénitsyne est claire : pas de nouveau menchevisme mais, une fois de plus, retour à Stolypine. « Février 1917 » rappelle aussi le rôle du banquier juif allemand Halphand, alias Parvus, dans le financement de la révolution bolchevique, avec l’appui des autorités militaires et impériales allemandes, soucieuses de se défaire d’un des deux fronts sur lequel combattaient leurs armées. Les volumes de la « Roue Rouge » ne seront malheureusement pas des succès de librairie en France et aux Etats-Unis (sauf « Août 1914 ») ; en Russie, ces volumes sont trop longs à lire pour la jeune génération.

Retour à Moscou par la Sibérie

Le 27 mai 1994, Soljénitsyne retourne en Russie et débarque à Magadan en Sibérie orientale, sur les côtes de la Mer d’Okhotsk. Son arrivée à Moscou sera précédée d’un « itinéraire sibérien » de deux mois, parcouru en dix-sept étapes. Pour notre auteur, ce retour en Russie par la Sibérie sera marqué par une grande désillusion, pour cinq motifs essentiellement : 1) l’accroissement de la criminalité, avec le déclin de toute morale naturelle ; 2) la corruption politique omniprésente ; 3) le délabrement général des cités et des sites industriels désaffectés, de même que celui des services publics ; 4) la démocratie viciée ; 5) le déclin spirituel.

La position de Soljénitsyne face à la nouvelle Russie débarrassée du communisme est donc celle du scepticisme (tout comme Alexandre Zinoviev) à l’égard de la perestroïka et de la glasnost. Gorbatchev, aux yeux de Soljénitsyne et de Zinoviev, n’inaugure donc pas une renaissance mais marque le début d’un déclin. Le grand danger de la débâcle générale, commencée dès la perestroïka gorbatchévienne, est de faire apparaître le système soviétique désormais défunt comme un âge d’or matériel. Soljénitsyne et Zinoviev constatent donc le statut hybride du post-soviétisme : les résidus du soviétisme marquent encore la société russe, l’embarrassent comme un ballast difficile à traîner, et sont désormais flanqués d’éléments disparates importés d’Occident, qui se greffent mal sur la mentalité russe ou ne constituent que des scories dépourvus de toute qualité intrinsèque.

Critique du gorbatchévisme et de la politique d’Eltsine

Déçu par le gorbatchévisme, Soljénitsyne va se montrer favorable à Eltsine dans un premier temps, principalement pour le motif qu’il a été élu démocratiquement. Qu’il est le premier russe élu par les urnes depuis près d’un siècle. Mais ce préjugé favorable fera long feu. Soljénitsyne se détache d’Eltsine et amorce une critique de son pouvoir pour deux raisons : 1) il n’a pas défendu les Russes ethniques dans les nouvelles républiques de la CEI ; 2) il vend le pays et ses ressources à des consortiums étrangers.

Au départ, Soljénitsyne était hostile à Poutine, considérant qu’il était une figure politique issue des cénacles d’Eltsine. Mais Poutine, discret au départ, va se métamorphoser et se poser comme celui qui combat les stratégies de démembrement préconisées par Zbigniew Brzezinski, notamment dans son livre « Le Grand Echiquier » (« The Grand Chessboard »). Il est l’homme qui va sortir assez rapidement la Russie du chaos suicidaire de la « Smuta » (2) post-soviétique. Soljénitsyne se réconciliera avec Poutine en 2007, arguant que celui-ci a hérité d’un pays totalement délabré, l’a ensuite induit sur la voie de la renaissance lente et graduelle, en pratiquant une politique du possible. Cette politique vise notamment à conserver les richesses minières, pétrolières et gazières de la Russie entre des mains russes.

Le voyage en Vendée

En 1993, sur invitation de Philippe de Villers, Soljénitsyne se rend en Vendée pour commémorer les effroyables massacres commis par les révolutionnaires français deux cent années auparavant. Les « colonnes infernales » des « Bleus » pratiquaient la politique de « dépopulation » dans les zones révoltées, politique qui consistait à exterminer les populations rurales entrées en rébellion contre la nouvelle « république ». Dans le discours qu’il tiendra là-bas le 25 septembre 1993, Soljénitsyne a rappelé que les racines criminelles du communisme résident in nuce dans l’idéologie républicaine de la révolution française ; les deux projets politiques, également criminels dans leurs intentions, sont caractérisés par une haine viscérale et insatiable dirigée contre les populations paysannes, accusées de ne pas être réceptives aux chimères et aux bricolages idéologiques d’une caste d’intellectuels détachés des réalités tangibles de l’histoire. La stratégie de la « dépopulation » et la pratique de l’exterminisme, inaugurés en Vendée à la fin du 18ème siècle, seront réanimées contre les koulaks russes et ukrainiens à partir des années 20 du 20ème siècle. Ce discours, très logique, présentant une généalogie sans faille des idéologies criminelles de la modernité occidentale, provoquera la fureur des cercles faisandés du « républicanisme » français, placés sans ménagement aucun par une haute sommité de la littérature mondiale devant leurs propres erreurs et devant leur passé nauséabond. Soljénitsyne deviendra dès lors une « persona non grata », essuyant désormais les insultes de la presse parisienne, comme tous les Européens qui osent professer des idées politiques puisées dans d’autres traditions que ce « républicanisme » issu du cloaque révolutionnaire parisien (cette hostilité haineuse vaut pour les fédéralistes alpins de Suisse ou de Savoie, de Lombardie ou du Piémont, les populistes néerlandais ou slaves, les solidaristes ou les communautaristes enracinés dans des continuités politiques bien profilées, etc. qui ne s’inscrivent dans aucun des filons de la révolution française, tout simplement parce que ces filons n’ont jamais été présents dans leurs pays). On a même pu lire ce titre qui en dit long dans une gazette jacobine : « Une crapule en Vendée ». Tous ceux qui n’applaudissent pas aux dragonnades des « colonnes infernales » de Turreau reçoivent in petto ou de vive voix l’étiquette de « crapule ».

Octobre 1994 : le discours à la Douma

En octobre 1994, Soljénitsyne est invité à la tribune de la Douma. Le discours qu’il y tiendra, pour être bien compris, s’inscrit dans le cadre général d’une opposition, ancienne mais revenue à l’avant-plan après la chute du communisme, entre, d’une part, occidentalistes (zapadniki) et, d’autre part, slavophiles (narodniki ou pochvenniki, populistes ou « glèbistes »). Cette opposition reflète le choc entre deux anthropologies, représentées chacune par des figures de proue : Sakharov pour les zapadniki et Soljénitsyne pour les narodniki. Sakharov et les zapadniki défendaient dans ce contexte une « idéologie de la convergence », c’est-à-dire d’une convergence entre les « deux capitalismes » (le capitalisme de marché et le capitalisme monopoliste d’Etat). Sakharov et son principal disciple Alexandre Yakovlev prétendaient que cette « idéologie de la convergence » annonçait et préparait une « nouvelle civilisation mondiale » qui adviendrait par le truchement de l’économie. Pour la faire triompher, il faut « liquider les atavismes », encore présents dans la religion et dans les sentiments nationaux des peuples et dans les réflexes de fierté nationale. La liquidation des atavismes s’effectuera par le biais d’un « programme de rééducation » qui fera advenir une « nouvelle raison ». Dans son discours à la Douma, Soljénitsyne fustige cette « idéologie de la convergence » et cette volonté d’éradiquer les atavismes. L’une et l’autre sont mises en œuvre par les « pluralistes » dont il dénonçait déjà les manigances et les obsessions en 1983. Ces « pluralistes » ne se contentent pas d’importer des idées occidentales préfabriquées, tonnait Soljénitsyne du haut de la chaire de la Douma, mais ils dénigrent systématique l’histoire russe et toutes les productions issues de l’âme russe : le discours des « pluralistes » répète à satiété que les Russes sont d’incorrigibles « barbares », sont « un peuple d’esclaves qui aiment la servitude », qu’ils sont mâtinés d’esprit mongol ou tatar et que le communisme n’a jamais été autre chose qu’une expression de cette barbarité et de cet esprit de servitude. Le programme du « républicanisme » et de l’ « universalisme » français (parisien) est très similaire à celui des « pluralistes zapadnikistes » russes : les Français sont alors campés comme des « vichystes » sournois et incorrigibles et toutes les idéologies françaises, même celles qui se sont opposées à Vichy, sont accusées de receler du « vichysme », comme le personnalisme de Mounier ou le gaullisme. C’est contre ce programme de liquidation des atavismes que Soljénitsyne s’insurge lors de son discours à la Douma d’Etat. Il appelle les Russes à le combattre. Ce programme, ajoutait-il, s’enracine dans l’idéologie des Lumières, laquelle est occidentale et n’a jamais procédé d’un humus russe. L’âme russe, par conséquent, ne peut être tenue responsable des horreurs qu’a générées l’idéologie des Lumières, importation étrangère. Rien de ce qui en découle ne peut apporter salut ou solutions pour la Russie postcommuniste. Soljénitsyne reprend là une thématique propre à toute la dissidence est-européenne de l’ère soviétique, qui s’est révoltée contre la volonté d’une minorité activiste, détachée du peuple, de faire advenir un « homme nouveau » par dressage totalitaire (Leszek Kolakowski). Cet homme nouveau ne peut être qu’un sinistre golem, qu’un monstre capable de toutes les aberrations et de toutes les déviances politico-criminelles.

« Comment réaménager notre Russie ? »

Mais en quoi consiste l’alternative narodniki, préconisée par Soljénitsyne ? Celui-ci ne s’est-il pas contenté de fustiger les pratiques métapolitiques des « pluralistes » et des « zapadnikistes », adeptes des thèses de Sakharov et Yakovlev ? Les réponses se trouvent dans un ouvrage paru en 1991, « Comment réaménager notre Russie ? ». Soljénitsyne y élabore un véritable programme politique, valable certes pour la Russie, mais aussi pour tous les pays souhaitant se soustraire du filon idéologique qui va des « Lumières » au « Goulag ».

Soljénitsyne préconise une « démocratie qualitative », basée sur un vote pour des personnalités, dégagée du système des partis et assise sur l’autonomie administrative des régions. Une telle « démocratie qualitative » serait soustraite à la logique du profit et détachée de l’hyperinflation du système bancaire. Elle veillerait à ne pas aliéner les ressources nationales (celles du sol, les richesses minières, les forêts), en n’imitant pas la politique désastreuse d’Eltsine. Dans une telle « démocratie qualitative », l’économie serait régulée par des normes éthiques. Son fonctionnement serait protégé par la verticalité d’un pouvoir présidentiel fort, de manière à ce qu’il y ait équilibre entre la verticalité de l’autorité présidentielle et l’horizontalité d’une démocratie ancrée dans la substance nationale russe et liée aux terres russes.

La notion de « démocratie qualitative »

Une telle « démocratie qualitative » passe par une réhabilitation des villages russes, explique Soljénitsyne en s’inscrivant très nettement dans le filon slavophile russe, dont les inspirations majeures sont ruralistes et « glèbistes » (pochvenniki). Cette réhabilitation a pour corollaire évident de promouvoir, sur les ruines du communisme, des communautés paysannes ou un paysannat libre, maîtres de leur propre sol. Cela implique ipso facto la liquidation du système kolkhozien. La « démocratie qualitative » veut également réhabiliter l’artisanat, un artisanat qui serait propriétaire de ses moyens de production. Les fonctionnaires ont été corrompus par la libéralisation post-soviétique. Ce fonctionnariat devenu voleur devrait être éradiqué pour ne laisser aucune chance au « libéralisme de type mafieux », précisément celui qui s’installait dans les marges du pouvoir eltsinien. La Russie sera sauvée, et à nos yeux pas seulement la Russie, si elle se débarrasse de toutes les formes de gouvernement dont la matrice idéologique et « philosophique » dérive des Lumières et du matérialisme qui en découle. Les formes de « libéralisme » et de fausse démocratie, de démocratie sans qualités, ouvrent la voie aux techniques de manipulation, donc à l’asservissement de l’homme par le biais de son déracinement, conclut Soljénitsyne. Dans le vide que créent ces formes politiques dérivées des Lumières, s’installe généralement la domination étrangère par l’intermédiaire d’une dictature d’idéologues, qui procèdent de manière systématique et sauvage à l’asservissement du peuple. Cette domination, étrangère à la substance populaire, enclenche un processus de décadence et de déracinement qui détruit l’homme, dit Soljénitsyne en se mettant au diapason du « renouveau ruraliste » de la littérature russe des années 60 à 80, dont la figure de proue fut Valentin Raspoutine.

De la démarche ethnocidaire

Soljénitsyne dénonce le processus d’ethnocide qui frappe le peuple russe (et bon nombre d’autres peuples). La démarche ethnocidaire, pratiquée par les élites dévoyées par l’idéologie des Lumières, commence par fabriquer, sur le dos du peuple et au nom du « pluralisme », des sociétés composites, c’est-à-dire des sociétés constituées d’un mixage d’éléments hétérogènes. Il s’agit de noyer le peuple-hôte principal et de l’annihiler dans un « melting pot ». Ainsi, le système soviétique, que n’a cessé de dénoncer Soljénitsyne, cherchait à éradiquer la « russéité » du peuple russe au nom de l’internationalisme prolétarien. En Occident, le pouvoir actuel cherche à éradiquer les identités au nom d’un universalisme panmixiste, dont le « républicanisme » français est l’exemple le plus emblématique.

Le 28 octobre 1994, lors de son discours à la Douma d’Etat, Soljénitsyne a répété la quintessence de ce qu’il avait écrit dans « Comment réaménager notre Russie ? ». Dans ce discours d’octobre 1994, Soljénitsyne dénonce en plus le régime d’Eltsine, qui n’a pas répondu aux espoirs qu’il avait éveillés quelques années plus tôt. Au régime soviétique ne s’est pas substitué un régime inspiré des meilleures pages de l’histoire russe mais une pâle copie des pires travers du libéralisme de type occidental qui a précipité la majorité du peuple dans la misère et favorisé une petite clique corrompue d’oligarques vite devenus milliardaires en dollars américains. Le régime eltsinien, parce qu’il affaiblit l’Etat et ruine le peuple, représente par conséquent une nouvelle « smuta ». Soljénitsyne, à la tribune de la Douma, a répété son hostilité au panslavisme, auquel il faut préférer une union des Slaves de l’Est (Biélorusses, Grands Russiens et Ukrainiens). Il a également fustigé la partitocratie qui « transforme le peuple non pas en sujet souverain de la politique mais en un matériau passif à traiter seulement lors des campagnes électorales ». De véritables élections, capables de susciter et de consolider une « démocratie qualitative », doivent se faire sur base locale et régionale, afin que soit brisée l’hégémonie nationale/fédérale des partis qui entendent tout régenter depuis la capitale. Les concepts politiques véritablement russes ne peuvent éclore qu’aux dimensions réduites des régions russes, fort différentes les unes des autres, et non pas au départ de centrales moscovites ou pétersbourgeoises, forcément ignorantes des problèmes qui affectent les régions.

« Semstvo » et « opoltcheniyé »

Le peuple doit imiter les anciens, ceux du début du 17ème siècle, et se dresser contre la « smuta » qui ne profite qu’à la noblesse querelleuse (les « boyards »), à la Cour, aux faux prétendants au trône et aux envahisseurs (en l’occurrence les envahisseurs polonais et catholiques). Aujourd’hui, c’est un nouveau profitariat qui exploite le vide eltsinien, soit la nouvelle « smuta » : les « oligarques », la clique entourant Eltsine et le capitalisme occidental, surtout américain, qui cherche à s’emparer des richesses naturelles du sol russe. Au 17ème siècle, le peuple s’était uni au sein de la « semstvo », communauté politique de défense populaire qui avait pris la responsabilité de voler au secours d’une nation en déliquescence. La notion de « semstvo », de responsabilité politique populaire, est inséparable de celle d ‘ « opoltcheniyé », une milice d’auto-défense du peuple qui se constitue pour effacer tous les affres de la « smuta ». C’est seulement à la condition de réanimer l’esprit et les pratiques de la « semstvo » et de l’ « opoltcheniyé » que la Russie se libèrera définitivement des scories du bolchevisme et des misères nouvelles du libéralisme importé pendant la « smuta » eltsinienne. Conclusion de Soljénitsyne : « Pendant la Période des Troubles (= « smuta »), l’idéal civique de la « semstvo » a sauvé la Russie ». Dans l’avenir, ce sera la même chose.

Propos de même teneur dans un entretien accordé au « Spiegel » (Hambourg, n°44/1994), où Soljénitsyne est sommé de s’expliquer par un journaliste adepte des idées libérales de gauche : « On ne peut appeler ‘démocratie’ un système électoral où seulement 30% des citoyens participent au vote ». En effet, les Russes n’accouraient pas aux urnes et les Américains ne se bousculaient pas davantage aux portillons des bureaux de vote. L’absentéisme électoral est la marque la plus patente des régimes démocratiques occidentaux qui ne parviennent plus à intéresser la population à la chose publique. Toujours dans les colonnes du « Spiegel », Soljénitsyne exprime son opinion sur l’Amérique de Bush : « En septembre 1992, le Président américain George Bush a déclaré devant l’Assemblée de l’ONU : ‘Notre objectif est d’installer partout dans le monde l’économie de marché’. C’est une idée totalitaire ». Soljénitsyne s’est ainsi fait l’avocat de la pluralité des systèmes, tout en s’opposant aux prédicateurs religieux et économiques qui tentaient, avec de gros moyens, de vendre leurs boniments en Russie.

Conclusion

L’œuvre de Soljénitsyne, depuis les réflexions inaugurales du « Premier cercle » jusqu’au discours d’octobre 1994 à la Douma et à l’entretien accordé au « Spiegel », est un exemple de longue maturation politique, une initiation pour tous ceux qui veulent entamer les démarches qu’il faut impérativement poser pour s’insurger comme il se doit contre les avatars de l’idéologie des Lumières, responsables d’horreurs sans nom ou de banalités sans ressort, qui ethnocident les peuples par la violence ou l’asservissement. Voilà pourquoi ses livres doivent nous accompagner en permanence dans nos réflexions et nos méditations.

La présente étude est loin d’être exhaustive : elle vise essentiellement à montrer les grands linéaments d’une pensée politique née de l’expérience de la douleur. Elle ne se concentre pas assez sur le mode d’écriture de Soljénitsyne, bien mis en exergue dans l’ouvrage de Georges Nivat (« Le phénomène Soljénitsyne ») et n’explore pas l’univers des personnages de l’ « Archipel Goulag », l’œuvre étant pour l’essentiel tissée de discussions entre dissidents emprisonnés, exclus du raisonnement politique de leur pays. Une approche du mode d’écriture et une exploration trop approfondie des personnages de l’ « Archipel Goulag » aurait noyé la clarté didactique de notre exposé, destiné à éclairer un public non averti des subtilités de l’oeuvre.

Notes :

(1) Dans son ouvrage sur la bataille de Berlin, l’historien anglais Antony Beevor rappelle que les unités du NKVD et du SMERSH se montrèrent très vigilantes dès l’entrée des troupes soviétiques sur le territoire du Reich, où celles-ci pouvaient juger les réalisations du régime national-socialiste et les comparer à celle du régime soviétique-stalinien. Le parti était également inquiet, rappelle Beevor, parce que, forte de ses victoires depuis Koursk, l’Armée gagnait en prestige au détriment du parti. L’homme fort était Joukov qui faisait de l’ombre à Staline. C’est dans le cadre de cette nervosité des responsables communistes qu’il faut replacer cette vague d’arrestations au sein des forces armées. Beevor rappelle également que les effectifs des ultimes défenseurs de Berlin se composaient comme suit : 45.000 soldats d’unités diverses, dont bon nombre d’étrangers (Norvégiens, Français,…), avec, au moins 10.000 Russes ou ex-citoyens soviétiques (Lettons, Estoniens, etc.) et 40.000 mobilisés du Volkssturm.

(2) Le terme « smuta », bien connu des slavistes et des historiens de la Russie, désigne la période de troubles subie par la Russie entre les dernières années du 16ème siècle et les premières décennies du 17ème. Par analogie, on l’a utilisée pour stigmatiser le ressac général de la Russie comme puissance après la chute du communisme.

Bibliographie :

Outre les ouvrages de Soljénitsyne cités dans cet article, nous avons consulté les livres et articles suivants :

– Jürg ALTWEGG, « Frankreich trauert – Der ‘Schock Solschenizyn’ » , ex : http://www.faz.net/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 4 août 2008 (l’article se concentre sur l’hommage des anciens « nouveaux philosophes » par un de leurs ex compagnons de route ; monument d’hypocrisie, truffé d’hyperboles verbales).

– Ralph DUTLI, « Zum Tod von Alexander Solschenizyn – Der Prophet im Rad der Geschichte », ex : http://www.faz.net/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 5 août 2008.

– Aldo FERRARI, La Russia tra Oriente & Occidente, Edizioni Ares, Milano, 1994 (uniquement les chapitre sur Soljénitsyne).

– Giuseppe GIACCIO, « Aleksandr Solzenicyn : Riconstruire l’Uomo », in Diorama Letterario, n°98, novembre 1986.

– Juri GINZBURG, « Der umstrittene Patriarch », ex : http://www.berlinonline.de/berliner-zeitung/archiv/ ou Berliner Zeitung / Magazin, 6 décembre 2003.

– Kerstin HOLM, « Alexander Solschenizyn : Na islomach – Wie lange wird Russland noch von Kriminellen regiert ? », ex : http://www.faz.net/s/Rub79…/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 20 juillet 1996, N°167, p. 33.

– Kerstin HOLM, « Alexander Solschenizyn : Schwenkitten ’45 – Wider die Architekten der Niedertracht », in Frankfurter Allgemeine Zeitung, 2 octobre 2004 ou http://www.faz.net/ .

– Kerstin HOLM, « Die russische Krise – Solschenizyn als Geschichtskorektor », ex : http://www.faz.net/s/Rub… ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 3 mai 2006.

– Kerstin HOLM, « Solschenizyn : Zwischen zwei Mühlsteinen – Moralischer Röntgenblick », ex : http://www.faz.net/s/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 26 mai 2006, n°121, p. 34.

– Kerstin HOLM, « Das Gewissen des neuen Russlands », ex : http://www.faz.net/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 5 août 2008.

– Michael T. KAUFMAN, « Solzhenitsyn, Literary Giant Who defied Soviets, Dies at 89 », The New York Times ou http://www.nytimes.com/ .

– Hildegard KOCHANEK, Die russisch-nationale Rechte von 1968 bis zum Ende der Sowjetunion – Eine Diskursanalyse, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 1999.

– Lew KOPELEW, Und dennoch hoffen / Texte der deutsche Jahre, Hoffmann und Campe, 1991 (recension par Willy PIETERS, in : Vouloir n°1 (nouvelle série), 1994, p.18.

– Walter LAQUEUR, Der Schoss ist fruchtbar noch – Der militante Nationalismus der russischen Rechten, Kindler, München, 1993 (approche très critique).

– Reinhard LAUER, « Alexander Solschenizyn : Heldenleben – Feldherr, werde hart », ex : http://ww.faz.net/s/Rub79… ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 2 avril 1996, n°79, p. L11.

– Jean-Gilles MALLIARAKIS, « Le retour de Soljénitsyne », in Vouloir, n°1 (nouvelle série), 1994, p.18.

– Jaurès MEDVEDEV, Dix ans dans la vie de Soljénitsyne, Grasset, Paris, 1974.

– Georges NIVAT, « Le retour de la parole », in Le Magazine Littéraire, n°263, mars 1989, pp. 18-31.

– Michael PAULWITZ, Gott, Zar, Muttererde : Solschenizyn und die Neo-Slavophilen im heutigen Russland, Burschenschaft Danubia, München, 1990.

– Raf PRAET, « Alexander Solzjenitsyn – Leven, woord en daad van een merkwaardige Rus » (nous n’avons pas pu déterminer l’origine de cet article ; qui peut nous aider ?).

– Gonzalo ROJAS SANCHEZ, « Alexander Solzhenitsyn (1918-2008), Arbil, n°118/2008, http://www.arbil.org/ .

– Michael SCAMMELL, Solzhenitsyn – A Biography, Paladin/Grafton Books, Collins, London/Glasgow, 1984-1986.

– Wolfgang STRAUSS, « Février 1917 dans ‘La Roue Rouge’ de Soljénitsyne », in http://euro-synergies.hautetfort.com/ (original allemand in Criticon, n°119/1990).

– Wolfgang STRAUSS, « La fin du communisme et le prochain retour de Soljénitsyne », in Vouloir, N°83/86, nov.-déc. 1991 (original allemand in Europa Vorn, n°21, nov. 1991).

– Wolfgang STRAUSS, « Soljénitsyne, Stolypine : le nationalisme russe contre les idées de 1789 », in Vouloir, n°6 (nouvelle série), 1994 (original allemand dans Criticon, n°115, 1989).

– Wolfgang STRAUSS, « Der neue Streit der Westler und Slawophilen », in Staatsbriefe 2/1992, pp. 8-16.

– Wolfgang STRAUSS, Russland, was nun ?, Eckhartschriften/Heft 124 – Österreichische Landmannschaft, Wien, 1993

– Wolfgang STRAUSS, « Alexander Solschenizyns Rückkehr in die russische Vendée », in Staatsbriefe 10/1994, pp. 25-31.

– Wolfgang STRAUSS, « Der Dichter vor der Duma (1) », in Staatsbriefe 11/1994, pp. 18-22.

– Wolfgang STRAUSS, « Der Dichter vor der Duma (2) », in Staatsbriefe 12/1994, pp. 4-10.

– Wolfgang STRAUSS, « Solschenizyn, Lebed und die unvollendete Revolution », in Staatsbriefe 1/1997, pp. 5-11.

– Wolfgang STRAUSS, « Russland, du hast es besser », in Staatsbriefe 1/1997, pp. 12-14.

– Wolfgang STRAUSS, « Kein Ende mit der Smuta », in Staatsbriefe 3/1997, pp. 7-13.

– Reinhard VESER, « Russische Stimmen zu Solschenizyn – Ehrliches Heldentum », ex : http://www.faz.net/ ou Frankfurter Allgemeine Zeitung, 4 août 2008.

– Craig R. WHITNEY, «Lev Kopelev, Soviet Writer In Prison 10 Years, Dies at 85 », The New York Times, June 20, 1997 ou http://www.nytimes.com/1997/06/20/world/ .

– Alexandre ZINOVIEV, « Gorbatchévisme », in L’Autre Europe, n°14/1987.

– Alexandre ZINOVIEV, Perestroïka et contre-perestroïka, Olivier Orban, Paris, 1991.

– Alexandre ZINOVIEV, La suprasociété globale et la Russie, L’Age d’Homme, Lausanne, 2000.

Acquis et lu après la conférence :

– Georges NIVAT, Le phénomène Soljénitsyne, Fayard, Paris, 2009. Ouvrage fondamental !

Léon Daudet (1867-1942) – Sa vie, son œuvre et ses astralités

par Daniel Cologne

Dans la riche banlieue Est de Bruxelles, à l’angle des avenues de l’Yser et de Tervueren, on découvre aujourd’hui un immeuble moderne abritant, entre autres locataires, une chemiserie de luxe et une agence bancaire. Là s’élevait jadis l’hôtel particulier de la marquise de Radigues, où Léon Daudet séjourna durant son exil belge de vingt-neuf mois (1927 – 1929). L’entrée du Parc du Cinquantenaire est à quelques mètres et, sur une photographie reproduite dans le livre de Francis Bergeron en page 122, à l’arrière-plan de Léon Daudet et de son fils Philippe, on aperçoit les arcades édifiées à l’initiative du roi-bâtisseur Léopold II pour les cinquante ans de la Belgique en 1880. Au sommet de cet arc de triomphe, Le char de Phébus est emporté par des chevaux qui galopent vers Le Soleil Levant.

Léon Daudet arrive en Belgique après s’être évadé de la prison de la Santé, où il purgeait une peine de cinq mois pour diffamation. Il est toujours marqué par le suicide de son fils Philippe en 1923. Il soupçonnait un assassinat politique maquillé en suicide, mais Francis Bergeron pense que l’adolescent fugueur et épileptique a vraiment mis fin à ses jours. Publié en annexe par Marin de Charette, l’horoscope de Philippe Daudet né à Paris, Le 7 janvier 1909 à 4 h 00, semble confirmer la thèse de l’auteur.

En dépit de ce deuil encore récent et de cette blessure non cicatrisée, Léon Daudet déborde d’activité à Bruxelles : conférences, réceptions, rédaction d’une vingtaine de volumes. C’est le rythme de travail habituel de Daudet : une « déferlante effroyable » (p. 43) au détriment de la qualité, du moins en ce qui concerne l’œuvre romanesque. En revanche, le critique littéraire et artistique mérite de passer à la postérité avec ses surprenants éloges de Proust, Gide, Kessel et Picasso. « La patrie [ou la France, selon les versions], je lui dis merde quand il s’agit de littérature » (p. 90). Ainsi parlait celui qu’Éric Vatré qualifie judicieusement de « libre réactionnaire » (cité p. 116).

Léon Daudet naît à Paris Le 16 novembre 1867 à 23 h 00. Il est le fils d’Alphonse Daudet (1840 – 1897). Moins prolixe que son père dans la veine provençale héritée du Félibrige (Fièvres de Camargue, roman publié en 1938), il en partage jusqu’en 1900 les convictions politiques de républicain antisémite.

D’Alphonse Daudet, Francis Bergeron écrit : « Il déjeune chez Zola et dîne chez Drumont » (p. 45). Le moindre mérite de son livre n’est certes pas de rappeler que l’origine de l’antisémitisme se situe à gauche.

Entre autres influences, celle de sa cousine Marthe Allard, qui devient sa seconde épouse, et « dont les idées catholiques et monarchistes sont bien arrêtées » (p. 48), fait basculer Léon Daudet dans l’orbite de l’Action française.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Léon Daudet est élu député d’une « Chambre bleu-horizon ». Il joue un rôle important dans la décision de la France d’occuper la Ruhr. Farouche adversaire d’Aristide Briand, Léon Daudet est apprécié par André Tardieu qui, devenu président du Conseil en 1929, lui accorde sa grâce. Après deux ans et demi de bannissement, Léon Daudet rentre à Paris non sans avoir une ultime réception dans son hôtel bruxellois, le 30 décembre.

« Léon fut un redoutable polygraphe » (p. 109). À ses cent vingt-sept œuvres (romans, essais, pamphlets, recueils d’articles), il faut ajouter plus de quarante préfaces et contributions à des ouvrages collectifs. Parmi les livres qui emportent l’enthousiaste préférence de Francis Bergeron, citons : Paris vécu (deux tomes paradoxalement écrits à Bruxelles), l’incontournable Stupide XIXe siècle (1922), La vie orageuse de Clémenceau (1938), car Léon Daudet vénérait Le « Tigre », Panorama de la IIIe République (1936), Charles Maurras et son temps (1928), les romans historiques de 1896 et 1933 mettant en scène les personnages de Shakespeare et Rabelais.

Le 1er juillet 1942, Léon Daudet s’éteint à Saint-Rémy-de-Provence, dans cette région inspiratrice de son père, dans ce Midi dont on a chanté les marchés (Gilbert Bécaud), les fifres et les tambourins (Robert Ripa), Le « mistral qui décoiffe les marchandes, jouant au Tout-Puissant » (Mireille Mathieu).

Léon Daudet meurt là où naquit Nostradamus. Le point commun de « l’enfant terrible de la IIIe République » (Louis Guitard, cité p. 114) et du faux prophète du XVIe siècle est Le cursus universitaire médical, inachevé chez l’un, accompli chez l’autre.

Dans notre famille de pensée, l’on demeure volontiers sceptique, voire méfiant, envers l’astrologie. D’autant plus nécessaires sont les études qui terminent tous les ouvrages de la collection « Qui suis-je ? ». Marin de Charette interprète l’horoscope de Léon Daudet (pages 123 à 126).

Son analyse est convaincante. De Léon Daudet, l’astrologue écrit : « Dans son ciel de naissance, aucune planète n’est faible : elles sont toutes puissamment reliées entre elles » (p. 125). Sur le plan personnel, le trigone Lune – Mercure (angle de 120 °) incline à la sur-activité littéraire et à la toute particulière prédisposition à la critique. Le romancier « solaire » produit, le critique « lunaire » reproduit, à l’instar du luminaire nocturne qui reproduit la lumière du Soleil en la reflétant.

« Né, en outre, au moment d’un carré exact et croissant d’Uranus à Neptune (dont l’axe mitoyen passe par Saturne !) – aspect générationnel -, Daudet incarne comme une sorte de déchirement entre l’ancien et le nouveau, et, aussi, un pont » (p. 126).

Mis en perspective dans les statistiques de Michel Gauquelin, cet horoscope se caractérise par l’occupation des quatre « zones d’intensité maximale » : la Lune vient de se lever, Jupiter se couche, Pluton culmine et cinq planètes sont amassées au nadir. Parmi cette quintuple conjonction, relevons le couple Soleil – Saturne (deux degrés d’orbe). Saturne « ensoleillé » indique la quête du Vrai sachant s’affranchir des a priori (le « libre réactionnaire »). mais Saturne « brûlé » (« combuste », disent les astrologues traditionalistes), peut expliquer « l’extrême violence de ton avec laquelle il a toujours défendu ses idées, ses convictions, ses goûts » (p. 94).

Cela ne fait pas pour autant de Léon Daudet un « extrémiste ». Même les actuels et pernicieux censeurs de la plus sournoise des polices de la pensée ne s’y trompent pas et lui laissent le bénéfice d’une « relative indulgence ».

Note

• Francis Bergeron, Léon Daudet, Éditions Pardès, coll. «Qui suis-je ?», 2007, 128 p

:

Grégoire Le Roy ou une certaine idée du romantisme

par Daniel COLOGNE

Dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’en 1914, les lettres belges de langue française connaissent un véritable âge d’or. Nos auteurs supportent la comparaison avec les plus grands écrivains français.

Dans Jours de solitude, Octave Pirmez (1832 – 1883) exprime un mal de vivre analogue à celui du René de Chateaubriand (1769 – 1848) et de L’Oberman d’Étienne Pivert de Senancour (1770 – 1846). Les romans naturalistes de Camille Lemonnier (1844 – 1913) n’ont rien à envier à ceux d’Émile Zola (1840 – 1902). Le souffle épique de Victor Hugo (1802 – 1885) traverse la poésie d’Émile Verhaeren (1855-1916), qui évoque Les Villes tentaculaires de la même façon que le lyrisme hugolien célèbre la naissance du chemin de fer entre Verviers et Aix-la-Chapelle (Le Rhin).

Dans ce grand demi-siècle de la belgitude littéraire, la langue française sert de véhicule à de nombreux écrivains flamands issus de la bourgeoisie brugeoise ou anversoise, et formés par de vénérables institutions scolaires.

Du collège Sainte-Barbe de Gand sortent quatre des plus talentueuses figures de notre patrimoine littéraire : Maurice Maeterlinck (1862 – 1949), prix Nobel de littérature en 1911 ; Charles Van Lerberghe (1831 – 1907), auteur de la Chanson d’Éve ; Georges Rodenbach (1855 – 1898), inoubliable romancier de Bruges-la-Morte ; Grégoire Le Roy (1862 – 1941) qui s’installe à Bruxelles en 1895.

En 1920, la revue Le Thyrse consacre un numéro spécial à Grégoire Le Roy. Fondée en 1899, cette publication reflète fidèlement le climat de la révolution poétique de l’époque.

Du grec thursos, le thyrse est le bâton de Dionysos entouré de lierre et de feuilles de vigne. Cet emblème symbolise l’élan vital opposé à la quête apollinienne de la perfection formelle. L’antagonisme Apollon – Dionysos est développé par le philosophe allemand Nietzsche (1844 -1900), dont l’influence est considérable sur les écrivains francophones de France et de Belgique.

La poésie apollinienne est représentée par les Parnassiens. Attirée par les règles strictes du sonnet, avec ses rimes exigeantes et ses vers alexandrins de douze pieds, l’école littéraire du Parnasse garde, au tournant du siècle, tout son prestige. En 1901, le premier Prix Nobel de littérature est octroyé à Sully Prudhomme (1839 – 1907). En rupture avec cet académisme dominant, de nombreux poètes font le choix dionysiaque du vers libre et de sa fluidité musicale. « De la musique avant toute chose » : le conseil de Paul Verlaine (1844 – 1906) est particulièrement suivi par les symbolistes belges aux titres évocateurs.

En effet, à la Chanson du Pauvre de Grégoire Le Roy et à la Chanson d’Éve de Charles Van Lerberghe, on peut ajouter la Chanson de la rue Saint-Paul de l’Anversois Max Elskamp (1862 – 1931), dont la mère est wallonne et dont le très beau texte Notre Mère des Écaussines est mis en musique par Julos Beaucarne.

Le texte de L’Annonciatrice, pièce de Grégoire Le Roy, a été perdu. Il pourrait être antérieur à L’Intruse de Maeterlinck et au Flaireurs de Van Lerberghe. Grégoire Le Roy serait alors le père de la dramaturgie symboliste obsédée par la Mort mise en scène par les trois écrivains gantois.

Grégoire Le Roy défend dans ses poèmes une certaine idée du romantisme.

Fidèle à l’enseignement littéraire dispensé dans nos écoles ; nous avons tendance à définir le romantisme comme la victoire de la sensibilité sur l’intelligence, la primauté du cœur sur la raison.

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » : d’aucuns voient en Blaise Pascal (1623 – 1662) un pré-romantique.

Rousseau (1712 – 1778) va chercher un précurseur de son romantisme jusque dans le théâtre de Molière (1622 – 1673) et le personnage du Misanthrope.

Un ami tente de dissuader Alceste d’aimer Célimène. Alceste répond :

« Je le sais, mais raison me le dit chaque jour,

Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour ».

Teintées de douceur ou grevées de mélancolie, les émotions romantiques submergent la froideur calculatrice dictée par l’efficacité rationnelle ou l’hypocrisie mondaine.

Mon coeur pleure d’autrefois(1889) : le titre de ce recueil de Grégoire Le Roy (1862 – 1941) reflète le mélange de douceur et de tristesse qui s’appelle nostalgie et implique une  » une chaude lumière » (1) perdue.

Le poète désespère de la retrouver et se voit condamné à cheminer dans l’obscurité (2) à « marcher sans étoile » (3), pour reprendre le titre d’une belle chanson de John Williams.Le chroniqueur d’une revue libérale rapporte une confidence de 1932 où Le Roy lui dévoile son amitié avec Émile Verhaeren (1855 – 1916) : « Verhaeren est souvent venu chez moi, surtout au début de la guerre. Il me semble me rappeler qu’un jour, je l’ai vu tailler son nom dans un arbre ». C’était près de l’entrée par la « charmante petite grille en fer forgé qui retenait toujours l’attention du flâneur épris d’art » (4).

Amoureux de peinture, Grégoire Le Roy l’est forcément, car il se voit confier la garde des œuvres d’Antoine Wiertz (1806 – 1865). Mais son vers et son style n’ont pas l’exubérance baroque des toiles de l’illustre Dinantais.

La poésie de Le Roy est tout, empreinte de fluidité musicale et la plupart de ses octosyllabes peuvent se métamorphoser en paroles de chansons (Air ancien).

Au tournant des XIXe et XXe siècles, douceur et tristesse sont les ingrédients majeurs de couplets célèbres : Le Temps des cerises (Jean Baptiste Clément), La Paimpolaise (Théodore Botrel), Quand les lilas refleuriront (Paul Delmée), La petite église (Jean Lumière).

Au fil des décennies, dans les textes de Grégoire Le Roy, l’inspiration populaire cède la place à la réflexion philosophique. Dans Au Cimetière, poème encore rédigé avec une certaine liberté de rythme, il y a l’ébauche d’une interrogation sur le Temps et son pouvoir destructeur. La réponse demeure ambiguë. La distinction entre le Temps et l’éternité n’est pas nette, mais très suggestive s’avère l’évocation du lieu « où tout geste insulte au repos » et « où nos pas font surgir d’inquiétants échos ».Fondée sur l’inquiétude, une certaine idée du romantisme prend racine dans le regret d’un âge d’or perdu et le pressentiment qu’il ne renaîtra plus.

C’est le mal de vivre du Chateaubriand de René. Mais il y a aussi le romantisme de Victor Hugo, sur qui « L’Avenir exerce son attrait ». Grégoire Le Roy le concède : l’homme hugolien est celui qui « veut d’abord vivre » et « n’attend son bien que des jours à venir » (Le Temps).

Le Temps est un des plus beaux textes de Le Roy, qui compose ici en alexandrins de douze pieds. Pour que l’être humain « s’interroge, il faut que, sur sa route, il ait croisé le Temps ».

Le Temps est symbolisé, comme dans Les Vieux de Jacques Brel, par une pendule au « bruit indiscret », par

« Une horloge de bois avec son vieux cadran,

Qui du premier jour de l’an jusqu’à la fin décembre,

Vous crispera de son tic-tac désespérant ».

Le poète ajoute :

« La douleur seulement décompte les instants ».

Souffrances, larmes et regrets sont nécessaires à l’homme

pour savoir tout le prix d’un simple souvenir ».

Dans la pensée du poète se succèdent les deux facettes du romantisme : la conquête de l’espace par le progrès industriel (Victor Hugo s’extasiant au spectacle des premiers chemins de fer) et le sentiment de la précarité de la condition humaine qui fait s’écrier à Lamartine (1790 – 1869) : « Ô Temps, suspends ton vol ! » (Le Lac).

À la seconde de ces deux facettes, Grégoire Le Roy accorde sa préférence. Le retour à la première lui apparaît dangereux et, pour lui, il ne saurait s’agir d’une résurgence du romantisme. Celui-ci générait « des poèmes sublimes » exaltant un « triste et merveilleux amour », alors que le « monde nouveau » est fait « d’âpre volonté » se consumant dans les « ardeurs » et les « flammes ».

Telle est la charge symbolique du poème intitulé Les Voix qui débute comme suite, en alexandrins :

« Comme la voix de Pan, un soir des temps antiques,

J’entends, autour de moi, ceux qui vont proclamant

Qu’il est mort à jamais le monde romantique

Que l’homme avait créé si douloureusement ».

Très intéressante est la référence à la divinité mythologique de l’élan vital. À trois années près, Grégoire Le Roy est l’exact contemporain du philosophe Henri Bergson (1859 – 1941), dont il prend en quelque sorte le contre-pied, car loin de positiver le temps en le définissant comme « création incessante d’imprévisible nouveauté », il en souligne le pouvoir destructeur et la puissance d’anéantissement.

Cultiver « le souci des choses éternelles » (Les Voix, vers 14) est indispensable pour guérir du mal de vivre. Le mysticisme esquissé dans Au Cimetière devient ici plus cohérent. Une certaine religiosité d’inspiration lamartinienne s’affirme en même temps que la facture classique du vers à douze pieds, que privilégie souvent le poète du Lac :

« Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence,

On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux

Que le bruit des rameurs qui frappait en cadence

Tes flots harmonieux ».

Grégoire Le Roy tente, parfois avec un total succès, de s’inscrire dans la grande tradition poétique française.

Notes
1 : « Le monde s’endort dans une chaude lumière », célèbre vers de Charles Baudelaire (1821 – 1867) dans L’Invitation au voyage où le poète évoque ainsi l’âge d’or :

« Là tout n’est qu’ordre et beauté

Luxe, calme et volupté ».

2 : Les Chemins dans l’ombre sont un autre recueil de Grégoire Le Roy (1920).

3 : La Nuit sans étoiles est l’ultime œuvre de Grégoire Le Roy, publiée un an avant sa mort .

4 : Le Bluet, 12 octobre 1950. (oeuvre posthume écrite par Timmermans.

Article paru sur le site http://www.europemaxima.com

JUDAS L’ISCARIOTE OU LA COURSE AU TOMBEAU

(SUITE ET FIN)

par Daniel COLOGNE

Le tome 2 de La Malédiction des trente deniers a été publié à la fin de l’année 2010. Le scénariste Jean Van Hamme s’associe cette fois aux dessinateurs Antoine Aubin et Etienne Schreder.

Les auteurs privilégient les effets spectaculaires au détriment de la profondeur métapolitique. L’album est plutôt décevant, malgré quelques passages intéressants sur la puissance du symbole (en l’occurrence le swastika), sur la mythologie grecque et sur la cryptographie araméenne ou hébraïque utilisée par les zélotes pendant leur résistance à l’occupation romaine.

L’arrière-fond politique sombre dans le conformisme le plus étroit. Le régime des colonels grecs est présenté comme néo-nazi (p.55) et le débat d’idées ne dépasse pas la myope dichotomie dictature-démocratie (p.19).

Le lecteur a droit à l’habituelle confusion du nazisme et de « l’extrême-droite ». Même si l’on colle cette dernière étiquette à certains régimes « de salut public » (pour reprendre la typologie de Maurice Bardèche), lesquels régimes tendent à se reposer sur la vieille alliance du sabre et du goupillon, l’amalgame ne tient pas la route.

On ne fait nullement progresser l’analyse catégorielle des systèmes non-démocratiques en mettant le nazisme dans le même sac que les juntes militaires ou les régimes d’oligarques « tenus en laisse par des curés » (propos méprisants d’Adolf Hitler lui-même à l’égard de l’Espagne franquiste).

Que le nazisme ait fasciné et fascine encore certains grands industriels américains et britanniques est une idée que les auteurs ont eu tort de ne pas approfondir. On devine la présence de ces alliés anglo-saxons dont la réunion que tient Rainer von Stahl (p.23) et où se profile un vent de contestation de la tendance « mystique » (« occultiste » serait un adjectif plus approprié) au profit d’une vision plus pragmatique de la conquête du pouvoir mondial.

Un album décevant, je le répète, en regard des promesses que laissait entrevoir le tome 1. (voir article suivant)

JUDAS L’ISCARIOTE OU LA COURSE AU TOMBEAU

 
par Daniel COLOGNE
 
Jean Van Hamme, René Sterne, Chantal De Spiegeleer : La Malédiction des Trente Deniers, Bruxelles, Les Editions Blake et Mortimer, 2009.

Nos lecteurs connaissent mon admiration pour Edgar P. Jacobs (1904-1987), maître de la littérature dessinée. Depuis son décès, plusieurs dessinateurs et scénaristes tentent de maintenir en vie les deux aventuriers complémentaires que sont le subtil capitaine Blake, agent de l’Intelligence Service et collaborateur du F.B.I., et le professeur Mortimer, tout à la fois physicien, archéologue, érudit scientifique et religieux, qui ne répugne pas à l’exploit physique et qui peut se lancer à moto à la poursuite de dangereux malfaiteurs.

La moitié des scenarii post-jacobsiens est l’œuvre de Jean Van Hamme, dont la persévérance est ici d’autant plus louable qu’il a perdu son dessinateur décédé en plein travail. La compagne de ce dernier a pallié son absence en ayant recours à plusieurs aides et Jean Van Hamme récapitule tout ce processus créatif dans une émouvante préface.

Egalement auteur des aventures de Thorgal avec le dessinateur Rozinski, père d’un sympathique et élégant présentateur de la RTBF (Thomas Van Hamme), Jean Van Hamme semble se rapprocher de la « ligne claire » dans un album qui se déroule – il est vrai – dans le cadre ensoleillé de la Grèce, de sa capitale Athènes, de ses villes et régions mythiques (Argos, Corinthe, le Péloponnèse), et de ses îles égéennes aux grottes mystérieuses et aux criques enchanteresses.

Les femmes jouent un rôle bien plus important que chez Jacobs. Elles sont assistantes de direction dans un bureau du F.B.I. ou dans un musée athénien. Bien que La Malédiction des Trente Deniers n’en soit qu’au premier tome d’un diptyque ou d’un triptyque, il est possible de dégager quelques lignes de force de la philosophie jacobsienne, à l’esprit de laquelle Jean Van Hamme reste fidèle pour l’essentiel.

Le tome 1 s’intitule Le Manuscrit de Nicodemus, mais le titre général de l’œuvre indique clairement qu’il y est question de Judas l’Iscariote et du prix de sa trahison.

Je reviendrai plus loin sur la liberté prise par le scénariste avec les sources bibliques.

Jean Van Hamme raconte la tentative de découverte du tombeau de Judas ; d’un côté par le professeur Mortimer, l’archéologue grec Markopoulos, sa nièce Eleni Philippides et Jim Radcliff, fiancé de celle-ci et journaliste américain ; de l’autre par Olrik, le malfaiteur récurrent, et ses sbires bien connus des lecteurs de Jacobs, tous aux ordres du milliardaire Beloukian, qui est en réalité un ancien chef nazi ayant usurpé l’identité d’un prisonnier de guerre arménien.

Belos Beloukian alis Rainer von Stahl a fait fortune en détournant à son profit le trésor de guerre nazi qu’Himmler l’avait chargé de convoyer vers un lieu sûr en 1945, la défaite allemande étant devenue une certitude.

Enigme policière et mystère scientifique
 
L’album ici recensé peut-il être classé dans la catégorie des polars ? Ca se discute. Le rôle de Kamantis, l’inspecteur de la police judiciaire d’Athènes, est bien moindre que celui de Kendall, son homologue londonien, dans La Marque Jaune. Mais comme dans le chef-d’œuvre de Jacobs, Jean Van Hamme confie au professeur Mortimer le soin d’élucider l’une ou l’autre « question troublante » (p.48).
Ainsi est-il probable qu’un membre de l’équipe grecque de recherche soit un traître et renseigne régulièrement Beloukian et ses sinistres acolytes sur l’avancement des investigations de Mortimer.
Avis aux détectives amateurs ou improvisés ! Qu’ils devinent l’identité de cet agent double avant la publication de ou des volume(s) suivant(s) !

Il peut s’agir de Bill Evans, qui n’apparaît pas, mais qui est cité (p.50) comme le rédacteur en chef du Philadelphia Chronicle. Ce journal finance Markopoulos, qui ne peut pas être exclu de la liste des félons possibles. Jim Radcliff y travaille. Le journaliste et sa fiancée Eleni sont aussi candidats à cette peu sympathique fonction, soit ensemble, soit individuellement, à l’insu du partenaire. Précision importante : Beloukian est propriétaire du Philadelphia Chronicle.

Présentée à Olrik, Eleni lui dit : « C’est curieux, j’ai l’impression de vous avoir déjà rencontré » (p.52). Cela pourrait être un indice dans la recherche de la personne qui informe Beloukian.

Olrik répond à la jeune femme par un compliment. Il était nécessaire de revoir les rapports homme-femme dans la bande dessinée belge réputée pour sa misogynie. Mais était-il indispensable de mettre la seule réplique galante dans la bouche du personnage le plus maléfique ?

Détail amusant : le yacht de Beloukian porte le même nom (l’Arax) que le navire dans Le Casse, film de Verneuil servi par les inoubliables Belmondo, Hossein et Charif.

Devinant le personnage du traître, je donne la préférence à Jim Radcliff, exemplaire assez représentatif de la blonde aryanité nazie, à l’image des hommes d’équipage du bateau de Beloukian. Il faut préciser que, dans une petite île de la mer de Crète, des nazis se réunissent régulièrement pour lever le bras à l’hitlérienne en écoutant les délirants discours du milliardaire. Parmi eux, des hommes et des femmes issus de toutes les aires culturelles de la planète, et peut-être aussi l’Américain Radcliff. Ce dernier aurait donc eu le temps et l’occasion de rencontrer Eleni et de devenir son fiancé.

Le principal objectif de Beloukian est de découvrir les statères emportés par Judas dans sa tombe, qui ont gardé tout leur éclat et qui semblent détenir un pouvoir maléfique. La maîtrise de ce pouvoir assurerait aux nazis la domination du monde. Comme dans La Marque Jaune, la nature de ce pouvoir est un élément de suspense. Mortimer lui oppose un scepticisme rationaliste quelque peu durci par rapport aux albums de Jacobs, où il est plutôt l’apanage, par exemple dans S.O.S. Météores, du Français et très cartésien professeur Labrousse.

Markopoulos et sa nièce Eleni défendent une certaine ouverture à l’irrationnel. « Par sa définition même, le rationalisme peut être une barrière à la vraie connaissance » (p.29). « En dépit de notre rationalisme scientifique, nous devons rester humbles face aux mystères du divin » (p.37).

Olrik avoue que la religion ne fait « pas vraiment partie de (ses) préoccupations » (p.30). Il tient Rainer von Stahl pour « un parfait illuminé » (p.52) et ne s’intéresse qu’au profit financier que lui rapporte sa collaboration avec le milliardaire.

Le tandem conflictuel Mortimer-Olrik incarne la double face du pragmatisme britannique : le culte de la Raison et l’appât du gain matériel.

Orient et Occident : une géopolitique jacobsienne ?
Plusieurs albums de Jacobs sont bâtis autour d’une alliance franco-britannique de savants (le duo Labrousse-Mortimer) et de chefs du contre-espionnage (le tandem Pradier-Blake). Avec la collaboration de Blake et du F.B.I., Van Hamme élargit l’idée d’Occident qui repose sur un axe Paris-Londres-Washington. A cet Occident clairement atlantiste s’oppose un Orient dont Van Hamme peaufine les contours en inventant un accord secret entre Hitler et Basam-Damdu (p.40).
Rappelons que dans le triptyque Le Secret de l’Espadon, premier album d’aventures de Blake et Mortimer, Basam-Damdu est à la tête d’un Empire asiatique dont la capitale est Lhassa. Olrik est le conseiller militaire de l’Empereur d’Orient. Jacobs opère un recentrage continental par rapport à la réalité historique, où c’est le Japon qui prétend à l’hégémonie asiatique et où le noyau dur impérial se situe à Tokyo et dans l’archipel nippon.
Jean Van Hamme étend le concept d’Orient jusqu’aux confins de l’Europe de l’Ouest, y inclut une certaine Allemagne et rejoint donc les partisans d’un « grand espace » eurasien. Je ne pense pas que Jacobs désavouerait cette conception. Dans S.O.S. Météores, derrière les commanditaires du professeur Miloch, on peut aisément deviner des propagandistes d’une Russie soviétique prête à s’abattre sur l’Europe de l’Ouest à la faveur de l’apocalypse climatique concoctée dans un laboratoire secret des environs de Paris.

La figure de Rainer von Stahl est particulièrement intéressante car elle synthétise toutes les composantes qui, de ce côté-ci de l’Oural, sont tentées par l’alliance eurasienne. La mère de Rainer von Stahl est russo-arménienne et sa connaissance de l’arménien explique que le nazi en fuite ait pu usurper en 1945 l’identité de Beloukian. Quant à son père, c’est un comte autrichien, un aristocrate viennois qui illustre la manière dont Jean Van Hamme appréhende le nazisme. La forte implantation austro-bavaroise du nazisme en fait le produit d’une germanité déjà éloignée des rives de la Baltique et de la Mer du Nord, et plutôt tournée vers les montagnes alpines, premiers contreforts des grandes chaînes rocheuses de l’Eurasie.

En imaginant le pacte occulte d’Hitler et de Basam-Damdu, Jean Van Hamme ne trahit nullement l’esprit de la géopolitique jacobsienne tout en se permettant d’y ajouter une touche personnelle : la suggestion d’un « grand espace » eurasien allant des Alpes bavaroises aux sommets de l’Himalaya, des premiers « Pays Hauts » d’Europe (ainsi Charles-Quint nommait-il l’Autriche par opposition à nos « Pays Bas ») jusqu’aux ultimes versants de l’Extrême-Asie.

Quelle histoire pour l’apôtre maudit ?

Jean Van Hamme prête à Mortimer une érudition néo-testamentaire qu’on ne lui connaissait pas. Voici le professeur citant de mémoire l’Evangile de Matthieu (XXVII, 5) et les Actes des Apôtres de Luc (I, 16-19). Ces passages concernent Judas. Les versets 3 et 4 dudit chapitre de Matthieu auraient dû également être mentionnés (p.25).

Nombreuses sont les contradictions entre les quatre Evangiles. L’épisode du baiser de Judas, grâce auquel les Romains identifient Jésus, ne figure pas chez Jean. Mais même entre les « synoptiques » (Luc, Marc, Matthieu), il y a des désaccords.

Mathieu évoque effectivement le suicide de Judas par pendaison, mais les Actes des Apôtres (attribués à Luc) parlent d’une chute : nuance sur laquelle Van Hamme ne s’attarde pas.

Luc affirme que les trente deniers de Judas lui ont servi à faire l’acquisition d’un champ. C’est dans ce champ qu’il trouve la mort. Mais selon Matthieu, ce champ est acheté par les sacrificateurs juifs après que Judas leur ait remis les trente deniers. Il est précisé que Judas a jeté les pièces d’argent dans le Temple.

Jean Van Hamme prend donc beaucoup de liberté par rapport aux sources bibliques. Il accorde à Judas le bénéfice de la survivance et la conservation de ses trente deniers. Il le fait errer en Méditerranée orientale durant un demi-siècle pour être finalement recueilli par Nicodemus, dont le manuscrit est censé, à l’instar de ceux de la Mer Morte découverts en 1947, générer une révision de l’histoire des premiers chrétiens.

Jean Van Hamme est très bien documenté sur les persécutions des chrétiens entre 64 et 95, sous Néron et Domitien. Ne connaissant pas les langues anciennes de la Méditerranée (hormis de trop lointains souvenirs du grec et du latin), je ne peux donc pas approuver ou contester ses spéculations sur l’origine de l’adjectif « Iscariote » attribué à Judas.

Si « iscariote » est synonyme de « zélote », de « sicaire », d’« homme au couteau », pourquoi distingue-t-on Judas l’Iscariote d’un autre disciple nommé Simon le Zélote ou Simon le Sicaire (à ne pas confondre avec Simon-Pierre) ? Il est aussi parfois question de « Simon le Cananite », cité juste avant « Judas Iscariot » dans l’énumération des douze apôtres (Marc, III, 13-19).

Bref, il n’est pas encore né, celui qui démêlera l’écheveau de l’histoire du christianisme primitif, où le mérite de Jean Van Hamme est de souligner la coexistence certaine et l’interpénétration possible de divers courants : les disciples connus de Jésus, les Zélotes partisans violents d’une révolte politique anti-romaine, le cercle secret constitué par Joseph d’Arimathie, Marie-Madeleine, Lazare et ses sœurs Marthe et Marie de Béthanie, et Nicodème sur qui le projecteur est ici opportunément braqué.

En compagnie de Joseph d’Arimathie, Nicodème va réclamer à Ponce Pilate le corps de Jésus (Jean, XIX, 38-42). Il fait partie de ces disciples qui suivent Jésus dans la discrétion « par crainte des Juifs ». Mais Nicodème est lui-même un notable juif témoignant des accointances de Jésus, issu de la tribu royale de Juda, avec l’aristocratie juive.

En guise de conclusion
Jean Van Hamme souligne la dimension « initiatique » du nazisme. Les guillemets s’imposent, car il s’agit d’une initiation à rebours (une « contre-initiation » en langage guénonien), ainsi qu’en témoigne le meurtre rituel auquel Beloukian contraint Olrik (p.41). L’individu est invité à dépasser son ego, mais ce dépassement s’effectue vers le bas, dans le cadre d’un programme que Beloukian définit au préalable : « Nous ne devons avoir aucune pitié pour les lâches, les faibles et les incompétents » (p.40).
La suite de cette passionnante aventure vaudra la peine d’être lue pour identifier le traître, savoir pourquoi les statères de Judas ont gardé leur éclat, comprendre comment les deniers déclenchent bourrasques et orages très localisés, connaître la raison du soudain dépérissement de Yadin, que Nicodemus a chargé d’inhumer Judas et qui est incapable de situer l’endroit du tombeau.
La course au tombeau de Judas l’Iscariote : tel est le sujet de cet excellent album où Jean Van Hamme restitue fidèlement, mais sans servilité, la vision jacobsienne de l’homme et du monde, ainsi que la technique narrative de l’inégalable auteur de La Marque Jaune.

DE L’ODYSSEE AU VAISSEAU FANTOME

A propos d’une remarquable étude comparatiste

par Daniel COLOGNE

La revue Culture Normande m’a accueilli dans ses colonnes et l’une des expressions de ma gratitude est la référence à une remarquable étude comparatiste parue dans une livraison récente (n°47, septembre 2010).

Pierre Bagnuls établit un saisissant parallèle entre le périple maritime d’Ulysse revenant à Ithaque après la guerre de Troie et l’errance du Hollandais Volant, « forcené enchaîné qui hante les mers, terreur des marins » (Ibid., p.28).

La première histoire a inspiré à Homère son Odyssée aux alentours de 800 av.J.C. La seconde a fécondé l’imagination de Richard Wagner (Le Vaisseau fantôme, 1843) dans le contexte d’un romantisme germanique, celtique et anglo-saxon dont Pierre Bagnuls évoque les grandes figures fondatrices : Heinrich Heine, Walter Scott, Fenimore Cooper.

L’auteur met lumineusement en évidence les traits communs aux deux récits.

Il y a par exemple le septénaire que l’on retrouve aussi dans d’autres mythes, comme celui de Mélusine condamnée chaque semaine à se changer en serpent.

Ulysse séjourne sept ans chez la nymphe Calypso avant de reprendre la mer. Le septénaire se compte ici, non plus en jours, mais en années, comme dans la légende du Flying Dutchman, où la tempête s’apaise tous les sept ans pour permettre au capitaine maudit de trouver la Femme salvatrice.

Autre correspondance : « La Femme éclaire de sa présence ces histoires d’hommes, et elle est détentrice de leur dénouement, d’une issue rassurante dans ces destins tourmentés » (Ibid., p.29).

Mais Senta rejoint le héros wagnérien dans la mort, tandis que Pénélope attend fidèlement le retour d’Ulysse.

Là se situe la différence, tout aussi brillamment épinglée par l’auteur. Dans l’épopée grecque, la malédiction lancée par Poséidon est finalement vaincue. Dans l’opéra romantique, le héros ne peut se défaire des liens où Satan l’emprisonne.

Le navigateur est enchaîné à son navire comme Prométhée à son rocher et comme Satan lui-même dans l’Apocalypse de Saint Jean : Satan le blasphémateur suprême qui – ironie du destin – condamne le marin tout empreint de noblesse pour s’être laissé entraîner au blasphème un soir où les vagues furieuses rendaient la navigation particulièrement difficile.

Le rapprochement entre Satan et Poséidon (plutôt qu’entre Satan et Prométhée) est des plus intéressants. Dans le sillage d’Emile Verhaeren, qui a pressenti la complicité du Dieu et du Diable bibliques, on peut souligner la fraternité de Poséidon et de Zeus, tous deux enfants de Kronos et petits-fils d’Ouranos, révélateurs de ce que Thierry Jolif, à la suite d’Ananda Kentish Coomaraswamy, nomme « la Bi-Unité divine », la face solaire du Principe et son visage nocturne, ombrageux, violent.

Mais dans le texte de Pierre Bagnuls, la partie la plus passionnante concerne la vision historique nourrie par la lecture d’Hésiode, la succession des âges symboliquement caractérisés par les métaux du plus précieux au plus vil (or, argent, bronze, fer).

La décadence n’y apparaît pas aussi irrémédiable que dans le pessimisme wagnérien où le destin aveugle et injuste martyrise un homme pourtant pétri de qualités. Si le commandant du Vaisseau fantôme est un héros de l’âge de fer, l’aventure d’Ulysse se déroule dans un âge de bronze où est encore perceptible « l’écho affaibli » (Ibid., p.26) de l’âge d’or. Ce reflet de l’or dans le bronze est incarné par les Phéaciens « qui proposent à Ulysse de le ramener dans sa patrie » (Ibid., p.27). Les Phéaciens représentent ce que j’appelle depuis trente ans la mise en abyme de l’Histoire, c’est-à-dire l’espérance toujours renouvelée d’une luminosité relative au cœur des temps les plus sombres, à l’encontre du décadentisme rectilinéaire qui prône la rupture brutale alors que subsiste l’espoir d’une recomposition en douceur.

Ce n’est pas par hasard qu’il est difficile de dater les écrits d’Homère, la guerre de Troie qu’il narre dans l’Iliade, le voyage d’Ulysse qui constitue la matière de l’Odyssée. Ces événements se passent avant le VIème siècle pré-chrétien où René Guénon voit une « barrière de l’Histoire » au delà de laquelle toute datation devient aléatoire.

C’est aussi vers 600 av.J.C. que les planètes lentes Uranus, Neptune et Pluton (découvertes récemment) semblent s’être rencontrées en conjonction pour la dernière fois (pour autant que leur cycle respectif puisse être aujourd’hui correctement reconstitué).

Le cycle de cette triple conjonction semble être d’environ 4.000 ans. L’âge de fer post-homérique ne se termine donc pas avec la modernité et c’est pourquoi il est intéressant de confronter le pessimisme de l’opéra de Wagner à l’univers nuancé de l’épopée antique, où la rage destructrice de Poséidon se mêle aux lumineuses promesses de retour à la félicité originelle et aux bienveillants échos du paradis perdu.

Âge d’or et fin du monde

par Daniel COLOGNE

Lectures croisées de Charles Baudelaire et Robert Montal
 

 

Robert Frickx-Montal est un écrivain polygraphe belge né à Bruxelles en 1927 et décédé dans le Brabant wallon en 1998. En 1993, il a été reçu à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique. Il laisse une œuvre abondante et diversifiée qu’il a lui-même divisée en deux parties bien distinctes : les essais d’histoire et de critique littéraires (publiés sous son patronyme Robert Frickx) et les livres de fiction et de poésie (édités sous le pseudonyme de Robert Montal) (1).

Le présent article propose des lectures croisées de L’Invitation au voyage de Baudelaire et de Rupelmonde (2), un des plus beaux poèmes de Montal.

Pour le lecteur peu familier de la géographie flandrienne, précisons que Rupelmonde est une localité, connue par son chantier naval, située à l’endroit où le Rupel se jette dans l’Escaut. Le Rupel est la continuation de la Dyle. Dans celle-ci se jette la Senne, partiellement voûtée depuis 1866, mais qui traversait autrefois Bruxelles. Il n’est pas sans intérêt géopolitique de noter que la capitale belge fait originellement partie du bassin oriental de l’escaut. Mais entrons dans le vif de notre sujet, qui relève avant tout de l’analyse littéraire.

Sa bibliographie en témoigne. Le critique littéraire Robert Frickx s’intéresse en priorité aux « poètes maudits » (Nerval, Lautréamont, Rimbaud). Dans les vers de Robert Montal retentissent tout naturellement des échos nervaliens ou rimbaldiens.

D’Aden, de Chypre ou de Java, où il avait choisi de tourner le dos à la poésie pour se consacrer au négoce, Arthur Rimbaud (3) aurait pu écrire qu’ils furent les « tréteaux de sa dernière enfance », comme le chante Robert Montal en s’adressant à la « maison des champs » où il s’est finalement éteint : son « royaume en Brabant ».

Pareil à l’éternel adolescent de Charleville, Robert Montal aurait préféré ne pas grandir :

« vaille que vaille
dans la stupeur et l’hébétude

ballotté de classe en étude

puisant dans la sueur des livres

l’illusion qui me fait vivre. »

Le comte de Lautréamont (4) avoue « avoir reçu la vie comme une blessure ». Robert Montal évoque sa naissance sur un mode moins tragique. Certes,

« Je suis né sur le seuil
d’une époque incertaine

qui commençait à peine

à panser ses blessures

et n’osait respirer

que du bout des poumons. »

Mais le poète s’empresse d’ajouter :

« En ce temps-là pourtant
l’air sentait encore bon. »

 

Et ailleurs dans le même recueil L’Orme tremblé :

« En ce temps-là
les avions avaient encore des ailes

les gens ne fuyaient pas la nuit

pour regarder pourrir la terre

devant l’écran de la télé.

La vie avait l’odeur du bois brûlé

l’heure coulait en ralenti. »

La référence au « Prince d’Aquitaine » (5) atteste néanmoins combien Robert Montal recueille, dans l’héritage de Gérard de Nerval, le pessimisme prenant racine dans la hantise du temps qui passe, le doute métaphysique, un agnosticisme à peine édulcoré par le romantique sentiment de la nature.

« D’ailleurs
à mesure que mon temps diminue

je dialogue plus souvent

avec Celui

qui peut-être m’attend

Non pas le Dieu que redoutait ma mère

qu’on adore à l’église

dans le luxe et l’orfroi

qui prend au miséreux

l’obole élémentaire

qui tue le fils avant le père

mais le dieu des jardins

des vergers et des bois

qui est partout

dans chaque rose

dans la ronce et dans la rose

dans l’arrivée

dans le départ

dans la nécessité

comme dans le hasard. »

Enfant du faubourg, Robert Montal imagine un paradis champêtre d’où il n’aurait pas été complètement expulsé :

« Mais une part de moi
est restée au village

suivre la course saisonnière

des certitudes jardinières. »

À la différence de son aîné Marcel Thiry (6), Robert Montal est un sédentaire. Du nomadisme, il ne ressent que quelques timides velléités.

« Des envies de départ
me taquinaient les jambes

mais je ne sais quelle force plus grande

me retenait ici. »

Ni les rivages américains ni les mégaports du Canada ne tentent notre anti-héros qui ne se sent pas l’âme d’un aventurier et qui, même dans le miroir d’une nuit d’ivresse, ne se verrait pas corsaire nanti des incontournables œil de verre et jambe de bois.

« Je ne suis ni Surcouf
ni Gerbault ni Colomb

je n’irai pas à Vancouver

je me suis fait une raison. » (7)

Revenons au recueil intitulé Un Royaume en Brabant. Robert Montal y écrit :

« Hâte-toi, ma sœur, il sonne midi ;
Si tu ne viens pas, tout est à refaire.

Ô mourir à deux, en pleine lumière,

Par le même amour, corps anéantis ! »

Ces vers rappellent irrésistiblement la première strophe de L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire (8),

« Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble.

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressembles »

ainsi qu’un vers de la fin du même texte :

« Le monde s’endort dans une chaude lumière. »
 

 

Dans son poème Rupelmonde, Robert Montal rompt avec le rêve baudelairien de l’âge d’or. Plutôt qu’à un périple paradisiaque, il convie le lecteur à une douloureuse réflexion sur la précarité de la condition humaine.

« Que sommes-nous qu’un peu de vent,
Hérissé de nos amertumes

Et résonnant comme une enclume

De notre mal d’être vivants ? »

Le décor du chantier naval scaldéen est noyé d’une pluie perpétuelle qui tombe à l’unisson du poète blessé, instable et promis à des amours éphémères.

« Il pleut toujours sur les bateaux
Que l’on construit à Rupelmonde. »

« La pluie me fredonne à mi-voix

Un air cousu de cicatrices

Où ton prénom soudain se glisse

Entre deux notes de guingois. »

Ce texte rappelle Comme à Ostende, de Jean-Roger Caussimon et Léo Ferré, où il pleut

« Comme à Ostende
Et comme partout

Et l’on se demande

Si cela vaut le coup

De vivre sa vie. »

Héritée de Marcel Thiry, l’obsession du grand Nord-Ouest canadien renaît sous la plume de Robert Montal.

« Il pleut toujours sur les bateaux
Que l’on construit à Rupelmonde

Et qui verront la fin du monde

À Vancouver ou à Rio. »

Âge d’or et fin du monde : Baudelaire et Montal les situent dans une cité portuaire, l’une imaginée :

« Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde.

C’est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu’ils viennent du bout du monde »
(L’Invitation au voyage),

 

l’autre bien réelle, au confluent du Rupel et de l’Escaut :

« Il pleut toujours sur les bateaux
Que l’on construit au bord du fleuve

Pendant que tes désirs s’abreuvent

À Vancouver ou à Rio.

Moi je n’ai pas quitté le port

De cet amour de fin du monde

Et je mourrai à Rupelmonde

En rêvant que tu m’aimes encore. » (Rupelmonde)

Soulignons les regards croisés des deux poètes sur le double rapport homme – femme et nomadisme – sédentarité. Chez Baudelaire, la femme se laisse passivement séduire par l’invitation masculine qui dépasse d’ailleurs les limites de l’amour – eros et atteint la plus lointaine frontière de l’amour – agapè (« mon enfant », « ma sœur », « ton moindre désir »). Parvenue en terre idyllique, la femme attend les cadeaux de l’homme élargi à l’ensemble des navigateurs. Par contre, chez Montal, c’est la femme qui voyage vers les rives océaniques de l’Atlantique (Rio) ou du Pacifique (Vancouver), c’est la femme qui prend la mer pour étancher sa soif d’amour – eros (« pendant que tes désirs s’abreuvent »), tandis que l’homme reste cloué sur le quai. Rappelons-nous : le poète nous a confessé n’être ni Surcouf ni Colomb.

Montal prend le contre-pied du Baudelaire idéaliste. Mais ce dernier avait aussi une facette mélancolique, pouvant dériver jusqu’à la rage nihiliste (Pauvre Belgique) ou se complaisant en tout cas, comme Nerval, Lautréamont, Rimbaud et Verlaine, dans le spleen, le vague à l’âme, le mal de vivre. Sur ce terrain, Montal lui emboîte le pas et se révèle somme toute baudelairien.

Toutefois, dans le très beau poème Rupelmonde, Montal semble avoir perdu toute espérance en un refuge compensatoire où

« Là tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté. »

 

À la « volupté » se substituent les « cicatrices » d’ « un étrange couple ivre de fatigue et d’ennui ». Le « calme » cède la place au tempétueux martèlement des « amertumes ». La « beauté » s’efface derrière « les vitres lépreuses » contre lesquelles « la pluie s’est mise à crépiter ». L’« ordre » perceptible à travers l’enchantement musical de la poésie est remplacé par les « notes de guingois » et « la rumeur moqueuse du fleuve vieux comme l’amour ».

Quant au « luxe », si superbement décrit par Baudelaire, Montal n’en garde plus la moindre trace.

« Des meubles luisants
Polis par les ans

Décoreraient notre chambre.

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

À l’âme en secret

Sa douce langue natale. » (L’Invitation au voyage)
Dans une chambre poussiéreuse […]

Puis nos deux spectres dessoûlés

Ont regagné la gare morte

Et l’amour a claqué sa porte

Sur notre double vanité. »
(Rupelmonde)

 

« Nous nous sommes aimés trois jours

Les « vitres lépreuses » remplacent les « miroirs profonds » et la vieillesse du fleuve moqueur ne peut plus parler aux amants le doux langage des origines. « les canaux, la ville entière / Se couvrent d’hyacinthe et d’or », écrit Charles Baudelaire.

Chez Robert Montal, la pluie et le vent balayent le port flamand et la gare déserte et silencieuse où sont « jetés » les protagonistes d’une brève rencontre sans lendemain.

« Les chants désespérés sont les plus beaux » (Alfred de Musset). C’est pourquoi Rupelmonde de Robert Montal peut être tenu pour un des textes les plus réussis de la poésie belge de langue française et pour un motif de légitime fierté au cœur du patrimoine littéraire de l’Ouest bruxellois (9).

Notes
 

 

1 : Robert Frickx – Montal a écrit les œuvres suivantes.

Poésies :
 

 

— Chansons des jours inquiets, Bruxelles, Éditions du Nénuphar, 1948.

— Poèmes du temps et de la mort, Bruxelles, Les Cahiers de la Chaumière, 1959.

— Patience de l’Été, Bruxelles, Éditions du Verseau, 1965.

— Un Royaume en Brabant, Bruxelles, Éditions le Portulan, 1969.

— Topiques, Bruxelles, 1978.

— L’Orme tremblé, Éditions du Non-Dit, 1994.

Romans et nouvelles :
 

 

— Fleur d’Orange, Paris, Éditions Julliard, 1958.

— La Traque, Nivelles, 1970.

— La courte paille, Paris, 1974.

— Le bon sommeil, Bruxelles, 1980.

— La Main passe, Bruxelles, Éditions du Groupe du Roman, 1988.

— Tous feux éteints, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992.

Théâtre :
 

 

— L’invitation, Virton, 1975.

Récits pour enfants :
 

 

— La boîte à musique, Bruxelles, Éditions Durendal, coll. « Roitelet », 1956.

Critique littéraire :
 

 

— L’adolescent Rimbaud, Lyon Henneuse, 1954.

— René Ghil : du symbolisme à la poésie cosmique, Bruxelles, Éditions Labor, 1962 (thèse de doctorat ès lettre).

— Un prince d’Aquitaine ou La vie tragique de Gérard de Nerval, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1965, (inspiré de son mémoire de licence en philologie romane sur Gérard de Nerval).

— Introduction et commentaires de Sylvie de Gérard de Nerval, Anvers, De nederlandsche Boekhandel, coll. « Voix française », 1967.

— Rimbaud, Paris, Éditions Universitaires, 1968.

— Introduction à la poésie française, Bruxelles, 1970.

— Lautréamont, Paris, 1973.

— Ionesco, Bruxelles, 1974.

— Suite nervalienne, Cologne, 1987.

— Franz Hellens ou le Temps dépassé, Bruxelles, Éditions du palais des Académies, 1992.

— Préface à Notes prises d’une lucarne – Petit théâtre aux chandelles de Franz Hellens, Bruxelles, Éditions du palais des Académies, 1992.

Histoire littéraire :
 

 

— La littérature d’expression française, Paris, P.U.F., 1973, rééditée en 1980 en collaboration avec Robert Burniaux,

— Littérature française de Belgique, Sherbrooke, Québec, 1979.

— Lettres françaises de Belgique – Dictionnaire, tome I, « Le Roman », Gembloux, Duculot, 1988, en collaboration avec Raymond Trousson.

— Jean Muno 1924 – 1988, ouvrage collectif publié sous la direction de Robert Frickx, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1989.

2 : Dans les citations poétiques, les mots soulignés le sont à l’initiative de l’auteur de ces lignes.

RUPELMONDE
 » Il pleut toujours sur les bateaux

Que l’on construit à Rupelmonde

Et qui verront la fin du monde

À Vancouver ou à Rio,

La pluie me fredonne à mi-voix

Un air cousu de cicatrices

Où ton prénom soudain se glisse

Entre deux notes de guingois.

Le train nouait l’aube à la nuit

D’un long fil lumineux et souple ;

Nous formions un étrange couple,

Ivre de fatigue et d’ennui.

Le petit jour nous a jetés

Dans une gare silencieuse

Et contre les vitres lépreuses

La pluie s’est mise à crépiter.

Il pleut toujours sur les bateaux

Que l’on construit à Rupelmonde

Et qui verront la fin du monde

À Vancouver ou à Rio ;

Que sommes-nous qu’un peu de vent

hérissé de nos amertumes

Et résonnant comme une enclume

De notre mal d’être vivants ?

Nous nous sommes aimés trois jours

Dans une chambre poussiéreuse

Pleine de la rumeur moqueuse

Du fleuve vieux comme l’amour,

Puis nos deux spectres dessoûlés

Ont regagné la gare morte

Et l’amour a claqué sa porte

Sur notre double vanité.

Il pleut toujours sur les bateaux

Que l’on construit au bord du fleuve

Pendant que tes désirs s’abreuvent

À Vancouver ou à Rio.

Moi je n’ai pas quitté le port

De cet amour de fin du monde

Et je mourrai à Rupelmonde

En rêvant que tu m’aimes encore. »

3 : Arthur Rimbaud (1854 – 1891) est notamment l’auteur d’Illuminations et d’Une Saison en enfer.

4 : Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, (1846 – 1870), a écrit les Chants de Maldoror (1869).

5 : Gérard de Nerval (1808 – 1855) est célèbre pour les vers que voici :

« Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie.

Ma seule étoile est morte et mon luth constellé

Porte le Soleil Noir de la Mélancolie. »

6 : Marcel Thiry (1897 – 1972) est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes exaltant l’aventure et le goût des grands espaces (Toi qui pâlis au nom de Vancouver).

7 : Moins raisonnable, Philippe Clay termine ainsi sa fameuse chanson Le Corsaire :

« Alors pour oublier je bois
Jusqu’à ce que j’aie

Des jambes de verre

Et la gueule de bois. »

8 : Charles Baudelaire (1821 – 1867) est l’auteur des Fleurs du Mal. Excellent critique d’art, il a fait un désastreux séjour de deux ans (1864 – 1866) à Bruxelles et il a exhalé sa rancœur dans son dernier livre Pauvre Belgique.

9 : Cf. Daniel Cologne, « La vie et l’œuvre de Robert Frickx – Montal », in Molenbecce, n° 24, octobre 2006.

Articleparu précédemment dans la revue Molenbecca n°43 (oct.2010) sous le titre « Lecture de quelques poèmes de Robert Montal et sur le site http://www.europpemaxima.com

D’ULENSPIEGEL à JACQUES BREL : UN RACCOURCI DE LA BELGITUDE

par Daniel COLOGNE
L’année du 175ème anniversaire de la Belgique a vu la parution d’un passionnant ouvrage consacré aux écrivains francophones de notre pays (1)
Les auteurs proposent un « modèle gravitationnel » (p.33) qui assimile la littérature belge à un satellite tournant autour d’une planète. Celle-ci est la littérature française. De même que la Lune, dans son orbite autour de la Terre, est soumise à des forces centrifuges, qui la conduisent à son apogée, et à des forces centripètes, qui la mènent à son périgée, la littérature-satellite belge s’éloigne ou se rapproche de Paris et de la France selon un certain rythme. Tout cycle centrifuge d’éloignement est synonyme d’apogée de la belgitude littéraire.

Denis et Klinkenberg distinguent une phase centrifuge qui va de 1830 à la Première Guerre Mondiale et une phase centripète qui devient dominante à partir de 1920. Ils précisent toutefois : Cette périodisation n’exprime évidemment que des tendances générales et doit être manipulée avec précaution (p.65). Ainsi la phase centripète présente-t-elle un certain nombre de « rémanences de la période centrifuge » (p.187). On y trouve par exemple en Géo Norge (2) un de ces « aventuriers de langage » (p.255) renvoyant au génie novateur d’un Charles De Coster (3) ou d’un Emile Verhaeren (4).

Dans l’euphorie des premières décennies d’indépendance nationale, l’identité belge s’affirme et débouche, vers 1880, sur la fondation de deux grandes revues : La Jeune Belgique et L’Art Moderne.

La Jeune Belgique a son équivalent néerlandophone (Van Nu en Straks). L’Art Moderne fait une plus large part à l’engagement littéraire et au lien étroit de certains écrivains avec le Parti Ouvrier Belge.

L’idée d’une « âme belge » est défendue par le directeur de L’Art Moderne, l’avocat Edmond Picard (1836-1924). Elle se caractérise par un harmonieux mélange de latinité (ingrédient garanti par la langue française) et de germanité (apport des vieilles racines flamandes). Denis et Klinkenberg vont jusqu’à invoquer un « mythe nordique » (p.104) sous-tendant toute la « culture nationale » belge du XIXème siècle, tout le courant centrifuge à travers lequel les écrivains de chez nous se différencient de la France et de Paris.

Dans Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach (5) met en scène un personnage qui éprouve le même désespoir que le Werther de Goethe (6).

Le récit entremêle rêve et réalité comme peu d’écrivains français sont capables de le faire à l’époque (7).

La grisaille de la Venise du Nord, où se dessinent seulement le noir des soutanes et les pierres des vieux pignons, génère une ambiance trouble et inquiétante qui rappelle les brumes écossaises de Macpherson (8). Légitime est donc la référence à l’Europe septentrionale.

Parfois surnommé « Le Hugo belge » parce qu’il exalte les conquêtes de l’industrie (Les Villes tentaculaires), Emile Verhaeren est aussi l’héritier du romantisme allemand et de son goût pour le mystère et l’irrationnel (Les Apparus dans mes chemins, Les Campagnes hallucinées)

 Lorsque sa poésie met en scène les éléments de la Nature, c’est pour en souligner l’aspect angoissant :

« Le vent cornant novembre
Au carrefour des trois cents routes
Le vent des peurs et des déroutes ».
Campagnes et villes flamandes sont les décors de chefs d’œuvre comme La Légende d’Ulenspiegel (De Coster) et La Nouvelle Carthage, où Georges Eekhoud (9) critique amèrement la bourgeoisie anversoise. C’est le romancier de la Métropole qui embauche comme secrétaire le jeune critique d’art Sander Pierron (1872-1945) dont le père Evariste Pierron est un des fondateurs du Parti Ouvrier Belge.

En 1911, le Prix Nobel de littérature couronne Maurice Maeterlinck (1862-1949)et clôt le cycle triomphal d’une belgitude littéraire bien différenciée de la France, l’âge d’or de notre littérature qui est aussi « le grand siècle du sentiment national belge » (Jean Stengers). Après la Première Guerre Mondiale s’ouvre une nouvelle ère, plus complexe et moins glorieuse.

Les écrivains nés vers 1920 grandissent en même temps que les mouvements fascistes (V.N.V., REX). Ils ont vingt ans sous l’Occupation. Ils entrent en littérature dans une Belgique triplement secouée par la question royale, la guerre scolaire et la querelle linguistique. A l’image d’un Jean Muno (10), ils sont taraudés par la problématique de « l’impossible identité » (11). A l’instar d’un Jacques-Gérard Linze (12), ils sont inféodés à l’une ou l’autre mode parisienne (existentialisme, philosoviétisme, Nouveau Roman).

Mais au cœur même de cette période centripète, la belgitude reprend ses droits par le biais du fantastique et des « paralittératures » (p.191). Ainsi Denis et Klinkenberg nomment-ils la bande dessinée et la chanson. Ils auraient pu y ajouter la « docu-fiction » cinématographique, comme le très récent Dossier B. de Wilbur Leguebe (1995), où Bruxelles est rongée par son double souterrain Brüsel (13), mystérieuse cité-jumelle au pouvoir destructeur.

« Le fantastique comme singularité belge » (p.187) : c’est le titre d’un chapitre où Denis et Klinkenberg précisent qu’il s’agit moins d’une « mobilisation du paranormal » que d’un décalage subtil entre la réalité et imaginaire exploitant  » certaines distorsions dans la perception du réel« . Edmond Picard parle déjà d’un « fantastique réel » tandis que la revue Fantasmagie, fondée par Marc Eemans (14) propage le concept de « réalisme magique« .

Denis et Klinkenberg accordent une importance toute spéciale à Jacques Brel (15). Le chanteur trop tôt disparu leur semble détenir une fonction historique récapitulative. Il « peut apparaître comme le précipité tardif de tout l’imaginaire nordique élaboré par le XIXème siècle  Son œuvre « peut être écoutée comme une brillante resucée des thématiques de la période centrifuge ». Elle trace « une étonnante parabole » permettant « d’observer un singulier raccourci historique » (p.232).

Les auteurs se limitent à de brefs commentaires sur Le Plat Pays (p.10). La totalité du corpus brellien mérite d’être explorée dans la perspective qu’ils ne font malheureusement qu’ébaucher. Dans le cadre restreint du présent article, nous ne pouvons que suggérer quelques pistes.

Un raccourci séculaire relie en effet La Légende d’Ulenspiegel (1867) et L’Homme de la Mancha (1968). Il est superflu d’insister sur l’analogie des couples Ulenspiegel – Lamme Goedzak et Don Quichotte – Sancho Panza, de même que sur le « donquichotisme » de Brel dans certaines de ses interprétations cinématographiques (Les Assassins de l’Ordre, par exemple).

Jacques Brel recourt fréquemment à la « langue verte ». Amsterdam en est l’illustration la plus crue. Les Bigotes ont peur de perdre « le diamant qui dort entre leurs fesses ». Dans une des chansons du film Mon Oncle Benjamin, le héros campé par Brel veut

« Mourir sa vie avant qu’elle ne soit vieille

Entre le cul des filles et le cul des bouteilles »
 
L’usage du bilinguisme (Marieke) ou de l’accent bruxellois (Les Bonbons) souligne la force centrifuge du répertoire brellien par rapport au purisme français.

La remarque vaut également pour les audaces linguistiques. Les petits latinistes de Rosa s’en vont « deux par seul » sous les arcades de leur collège. L’expression « habiller matin » (Quand on n’a que l’amour) atteste le traitement particulier que réservent beaucoup de poètes ou de chanteurs à textes aux compléments circonstanciels (de temps ou de lieu).

« A quoi peut leur servir de se lever matin ? » (Louis Aragon : Il n’y pas d’amour heureux).  
 Dessus la route qui les mène
 En dimanche comme en semaine » (Jean Ferrat : Les Nomades).
 Souvent empreint de bondieuserie avant 1959 (au temps de « l’abbé Brel », comme le surnomme Georges Brassens), l’engagement du grand Jacques penche ensuite vers la gauche politique et atteint son point culminant dans le lancinant refrain de 1977 : « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Aventurier du langage et de la pensée, comme ses grands prédécesseurs de La Jeune Belgique et de L’Art moderne, Brel illustre aussi le fantastique à la belge en usant de l’hallucination auditive :

« Et le soir quelquefois
Quand les vagues s’arrêtent
J’entends comme un voix
J’entends … c’est la Fanette ». 
  ou visuelle :
«Et tant tourne la neige
Entre le ciel et Liège
Qu’on ne sait plus s’il neige
 S’il neige sur Liège
 Ou si c’est Liège qui neige vers le ciel».
 A l’inquiétant tic-tac de l’horloge (Les Vieux) répond le songe d’un espace privilégié où
«Le temps s’immobilise
 Aux Marquises ».
Plus qu’un homme du Nord, Brel est un voyageur des extrêmes, un poète de tous les Ushuaïa écartelé entre Knokke-le-Zoute et Macao (Jacky).

C’est lorsque le vent est « au rire » et « au blé », quand un peu d’Italie descend l’Escaut, quand la Flandre se tourne vers le Soleil du Midi, c’est alors que l’on peut entendre « chanter le plat pays ».

Etabli dans le Pacifique, Brel réalise son rêve du «grand possible» qui l’apparente à l’écrivain wallon Marcel Thiry (16), même si ce dernier est davantage tenté par la côte ouest du Canada que par les archipels polynésiens.

Dans son célèbre Quand on n’a que l’amour, Bref fait écho à Georges Eekhoud et à ses Voyous de velours. La  « force d’aimer »  habille

«Pauvres et malandrins de manteaux de velours».
   
Ses pointes d’anticléricalisme, dans Les Dames patronnesses, Les Bigotes, et Les Flamandes« l’archiprêtre … radote au couvent », rappellent l’hostilité de Michel de Ghelderode (1898-1962) à la Rome catholique, vers laquelle croient marcher des pèlerins atteints de cécité. En réalité : ils tournent en rond dans le Pajottenland cher à Breughel, tandis que du haut d’un arbre, un borgne leur assène la terrible vérité ghelderodienne : « Tous les chemins mènent à la mort » (Les Aveugles). Chez Ghelderode, Jésus lui-même rentre dans l’ombre au profit de Barrabas. La révolte de Brel est plus modérée :
«Adieu curé, je t’aimais bien
Nous n’étions pas du même bord,
 Mais nous cherchions le même port » (Le Moribond)
 
La chanson belge d’expression française ne se limite pas à un «après-Brel» (p.233). Des chanteurs connus comme Paul Louka, Julos Beaucarne et André Bialek méritent certes la citation, mais il ne faut pas laisser tomber dans l’oubli ceux qui émergent vers 1965, alors que Brel n’a pas encore fait ses adieux à la scène.

Porteur de «cafard», le vent «monte» sur Le port d’Anvers de Michel Fischer.

Un autre écho de Verhaeren est perceptible dans Le Vieux bonhomme Hiver de Jacques Hustin :

« Oh ! la maison perdue au fond du vieil hiver 
 Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer ». 
Avec Adélaïde, Jacques de Bronckart évoque le déchirement typiquement brellien entre l’amour de la terre natale et l’attrait de l’aventure vers des horizons lointains.

Brel a une prédilection pour les villes à canaux : Amsterdam, mais aussi Bruges, également chantée par Pierre Sélos lorsque ce dernier écrit :

«Nord, Nord, Nord, Nord
N’aurais-tu pas perdu le Nord,
En t’allant vivre à Paris ?
J’entends encore
Carillonner sous le ciel bas
Là-bas au pays des détroits »
il interpelle les nombreux écrivains du « plat pays » qui habitent la France tout en demeurant habités par la Belgique.

Les chansons d’Eddy Defacq (Les Mariniers, L’Etranger, Fille de Liège) sont également très révélatrices de « l’âme belge » définie par Edmond Picard comme un harmonieux mélange de nordicité et de langue française. S’adressant à une jeune liégeoise, le chanteur écrit :

«Tu regardais, le vague à l’âme,
La Meuse venant de Mézières
 Qui s’en allait à Rotterdam ».
 Quant à l’ « l’étranger », c’est un paysan hollandais attendu comme une sorte de Messie dans un village de notre frontière Nord :
«Quand il venait du Vogelzang, le matin,
Un panier de tulipes rouges dans chaque main ».
 
 Chez Serge Davignac, on découvre à nouveau l’écartèlement entre le berceau nordique et l’appel de l’aventure maritime exotique :
 »Entends gronder l’océan
Mon cœur vient de virer de bord
Adieu la Nouvelle-Orléans
Nous n’avons pas perdu le Nord ». 
 Mais le meilleur de Davignac se trouve sans doute ici :
«Ils sont poètes plus que nous
Quand ils s’inventent des refrains
Où ils comparent les cailloux
A la dentelle des chemins 
Les mômes ». 
Dans ce texte d’inspiration brellienne célébrant l’enfance, remarquons l’usage du vers octosyllabique qui se prête à la chanson et que le grand Jacques emploie souvent :
«Fils de bourgeois ou fils d’apôtre
 tous les enfants sont des sorciers».
 Quant à l’alexandrin classique de douze pieds, on le retrouve tant chez Brel :
«Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien».
que chez Bronckart :
 
«Qu’ils soient d’ici ou de n’importe quels parages
  Moi j’aime bien les gens qui sont de quelque part».
Laissons donc le mot de la fin à Denis et Klinkenberg. Tout au long de la belgitude littéraire, jusque dans ses expressions les plus marginales, « le goût pour la poésie ne se dément pas ». (p.244).
 
NOTES
1. Benoît Denis et Jean-Marie Kinkenberg : La Littérature belge, Précis d’histoire sociale. Editions Labor, Collection Espace Nord, 2005. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2. Géo Norge (1898-1990). Quatre de ses recueils de poèmes, dont La Langue Verte (1954), sont rassemblés dans Remuer ciel et terre. Editions Labor, Espace Nord, n° 17.

3. Charles De Coster (1827-1879) est l’auteur de La Légende d’Ulenspiegel (1867).

4. Emile Verhaeren (1855-1916) est l’auteur de nombreux recueils de poèmes dont quelques-uns sont cités dans le présent article.

5. Georges Rodenbach (1855-1898) est l’auteur de Bruges-la-Morte, objet de plusieurs adaptations à l’écran.

6. Goethe (1749-1832) est la plus illustre figure du pré-romantisme allemand.

7. Alain Fournier (1886-1914) et son roman Le Grand Meaulnes est un des rares exemples.

8. Macpherson (1736-1796), auteur des Poèmes d’Ossian, est la plus illustre figure du pré-romantisme dans les îles britanniques.

9. Georges Eekhoud (1854-1927) est aussi l’auteur de Voyous de velours, éditions Labor, Espace Nord, n°68. Edmond Picard défend Eekhoud et Camille Lemonnier (1844-1913) dans plusieurs procès intentés à ces deux écrivains jugés scandaleux par la bourgeoisie bien-pensante de l’époque.

10. Jean Muno (1924-1988) a notamment écrit Histoire exécrable d’un héros brabançon.

11. Voir Molenbecca, n°6.

12. Jacques-Gérard Linze (1925-1997) est l’auteur de La Conquête de Prague, Editions Labor, Espace Nord, n°27. Il est considéré comme le principal représentant belge du Nouveau Roman.

13. Brüsel est aussi le titre d’une bande dessinée de Benoît Peeters et François Schuiten dans leur série « Les Cités obscures ».

14. Marc Eemans (1907-1998) est surnommé « Marc-le-Grec » en raison d’un motif récurrent dans ses toiles : deux colonnes de temple perpendiculaires à un corps de femme d’où une main sort pour s’élever vers le ciel.

15. Jacques Brel (1929-1978) a passé sa jeunesse dans la banlieue Ouest de Bruxelles jusqu’en 1953.

16. Marcel Thiry (1897-1977) est l’auteur des Nouvelles du grand possible et d’un recueil de poèmes Toi qui pâlis au nom de Vancouver.

Cet article a initialement été publié par la revue Molenbecca (juillet 2010), organe du Cercle d’Histoire locale de Molenbeek Saint-Jean. Avec cette commune de l’Ouest bruxellois, plusieurs des auteurs cités ont des liens : Norge, Pierron, Muno, Linze, Rodenbach, Eemans et Brel.