Pol Vandromme, un voyage au bout du non-conformisme

par Daniel Cologne

Pour la plupart des gens, la région de Charleroi se résume à ce couplet d’un chanteur d’origine yougoslave dont le père travaillait dans la mine :

« Ce sont les corons qui se mirent

Dans l’eau du canal qui s’étire

Sous le ventre des chalands

Qui passent en mugissant

C’est mon pays noir »

Mais autour de la cité de la houille et de la sidérurgie s’enroule une campagne riante où s’égrènent, en un mélodieux chapelet, des toponymes doux à l’oreille : Thuin, Gerpinnes, Loverval.

C’est dans cette région ambivalente qu’est né Pol Vandromme (12 mars 1927 – +28 mai 2009).

Le grand critique littéraire nous laisse aujourd’hui des souvenirs d’octogénaire (1) qu’inaugure tout naturellement une superbe évocation de sa contrée natale aux deux visages.

« Mon pays noir de Charleroi, avec les crassiers de ses charbonnages et les torches de ses hauts-fourneaux, ressemblait, à s’y méprendre, à celui de Maubeuge et de Valenciennes. Mon pays vert de Thudinie, qui me consolait de ma banlieue endeuillée, proclamait sa connivence quasi mimétique avec la campagne avesnoise. D’un côté, l’épopée prométhéenne et le chaos du capitalisme sauvage ; de l’autre, la douceur. des coteaux modérés et le printemps de la saison rustique. En somme, les deux versants du monde et les deux temps de la vie » (p. 11).

Au lendemain de la Libération, Pol Vandromme entre en journalisme, dans une profession non encore viciée par les hantises mercantiles et la tyrannie du tape-à-l’œil, dans un métier qui « ne se courbait pas devant les ordres des maquettistes, des administrateurs financiers et des acheteurs d’espace publicitaire » (p. 35).

Les souvenirs de Pol Vandromme sont scandés par les portraits de quelques critiques littéraires qu’il a côtoyés, comme Kléber Haedens, également auteur du roman Adios. De même, Vandromme a publié Un été acide, mais il admet volontiers ne pas être taillé pour la fiction et peut sans fausse modestie se targuer d’une œuvre critique immense. Les pages qu’il consacre à Marcel Aymé, Antoine Blondin et Jacques Laurent sont encore plus chatoyantes que celles où il évoque ses collègues journalistes.

Mais le champ d’investigation de Pol Vandromme ne se limite pas à la génération des « Hussards » ainsi nommée d’après le titre d’un roman de Roger Nimier (Le Hussard bleu). Il englobe aussi les grands aînés, y compris ceux qui, dans l’immédiat après-guerre, furent mis à l’index par Le Comité national des écrivains. L’épuration du C.N.E. rappelle à Pol Vandromme la censure catholique de sa jeunesse. « La même haine de la littérature, la même habitude calomnieuse, les morales conjuguées pour que la liste noire de la citoyenneté rancunière ne fût pas en reste avec celle de la prêtrise balourde » (p. 133). Réhabiliter en Céline le novateur narratif et lexical en dépit de l’odieux pamphlétaire antisémite ; scruter « l’énigme Brasillach » (p. 134) et demander « que l’on ne condamnât pas à mort l’auteur du Corneille avec l’éditorialiste de Je suis partout (p. 145) ; s’interroger à propos de Drieu pourquoi « un homme de cette intelligence et de cette allure » (p. 52) avait « sombré dans un antisémitisme primaire » et s’était laissé fasciner comme tant d’autres intellectuels par les « prétendus chevaliers teutoniques épanouis dans leur sauvagerie et leur uniforme à tête de mort » (p. 141) : telles sont les questions que se pose le jeune Vandromme, critique littéraire à l’aurore d’une brillante carrière, tout en s’assignant l’objectif de toujours faire la part des choses entre le littérateur et le citoyen.

Pol Vandromme est à l’origine du processus de promotion littéraire de la bande dessinée (Le Monde de Tintin). Avec la complicité de son ami et éditeur Vladimir Dimitrijevic, « le despote éclairé de L’Âge d’Homme » (p. 207), mais également auteur d’un livre intitulé La vie est un ballon rond, Pol Vandromme se découvre un intérêt pour le football « vierge de l’abjection qui avait ensanglanté les gradins du Heysel » (p. 209). Rappelons que la « balle au pied » a inspiré de nombreux écrivains ou hommes de lettres : Nabokov, Camus, Pivot, Maurois, Venaille, mais aussi Jean Giraudoux, en qui Pol Vandromme voit le chantre de « la France du bonheur » (p. 227), et surtout Henri de Montherlant, objet d’admiration par delà « la révélation calamiteuse » (p. 92) de ses penchants pédophiles.

Parmi d’autres thèmes, le « goût du bonheur » trace entre les écrivains et les chanteurs-poètes une ligne de démarcation plus sûre que l’engagement idéologique. Ainsi notre critique littéraire classé à droite rejoint-il le camp d’un militant communiste qui entonne :

« Du grand soleil d’été qui courbe la Provence,

Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche,

Quelque chose dans l’air a cette transparence

Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ». (Jean Ferrat, Ma France)

Nos amis de La Presse littéraire ont fêté les 80 ans de Pol Vandromme en lui accordant un passionnant entretien (2). Je ne partage pas entièrement leur conception très vandrommienne de l’écrivain « infréquentable », « irrégulier », voire « maudit ». S’il suffit de déceler dans la modernité les symptômes de la fin d’un monde pour être « infréquentable », les trois quarts des littératures européennes sont frappés de malédiction.

Pour moi, les vrais « écrivains maudits » sont ceux qui avaient du talent et sont tombés dans l’oubli le plus complet, et pas seulement parce qu’ils se sont rangés du côté des fascismes. Je ne pense pas qu’un Félicien Marceau (3) ait beaucoup souffert de sa période « collaborationniste », lui dont les romans ont été portés au grand écran avec le concours de comédiens ou d’acteurs comme Jean-Paul Belmondo, Guy Bedos et Jean Rochefort, sans compter ses pièces de théâtre à la distribution desquelles on remarque notamment Bernard Blier.

Certaines affirmations de Pol Vandromme sont discutables : « La littérature belge n’existe pas » (p. 11), ou encore « La patrie d’un écrivain, c’est la langue de ses livres » (p. 14). Mais ce qu’on ne peut contester, c’est l’acuité de son jugement, en particulier sur les auteurs flamands de la francophonie septentrionale : Émile Verhaeren, Max Elskamp, Michel de Ghelderode, Marie Gevers. Un des plus beaux chapitres du livre leur est consacré (pages 66 à 79). Pol Vandromme y va jusqu’au bout du non-conformisme en osant déboulonner de son piédestal le Prix Nobel Maurice Maeterlinck, dont la poésie lui semble porteuse d’une « originalité de contrebande » (p. 70), le théâtre gâté par « un verbalisme à fanfreluches » et les essais noyés dans « une sorte de brouillard intellectualiste » (p. 71).

Pol Vandromme a surtout « chroniqué » des romanciers. La poésie ne figure pas au premier rang de ses préoccupations, mais lorsqu’il porte son regard critique sur le théâtre, et particulièrement sur Jean Anouilh, il atteint des sommets.

Dès le deuxième chapitre de ses mémoires, Pol Vandromme dénonce quelques généralités qui anticipent son approche d’Anouilh et la critique de l’égalitarisme propre au dramaturge de La Sauvage. « L’égalité des chances au départ de la vie relève de la vue de l’esprit idéologique. On est nu dans son berceau, les uns avec la peau douce, les autres avec la peau rêche, et tout de suite pour la vêtir, de la soie ou de la bure. Seules les dettes d’argent se remboursent » (p. 28).

En revanche, le déficit inné sur le plan de la séduction ne se comble jamais. Les personnages d’Anouilh le savent. L’un d’eux avoue souffrir d’être « un jeune homme auquel les femmes ne sourient pas, qui ne sait pas parler aux maîtres d’hôtel et pour qui chaque geste naturel est une étude ». Je cite de mémoire mais je ne pense pas trahir une des répliques les plus profondes du théâtre français moderne. Certaines inégalités naturelles creusent un fossé qui s’agrandit proportionnellement à l’hypocrisie du discours officiel et à la surenchère des rodomontades du type « c’est l’exclusion qu’il faut exclure » (slogan du Centre belge pour l’égalité des chances).

Pol Vandromme a connu Jean Anouilh à ses débuts et le dépeint comme « un jeune homme pauvre, amer, hargneux, maladroit surtout, conscient de son manque d’aisance, d’aisance de manières plus que de moyens matériels ; la seule, l’essentielle différence de classe ignorée par le marxisme » (p. 108).

Dans Pauvre Bitos, Saint-Just accuse Danton de vieillir, d’être désormais sensible à « de toutes petites choses de tous les jours », aux « douceurs de l’amitié et de l’amour » : « un programme parfaitement contre-révolutionnaire », conclut froidement l’« Archange de la Terreur » lui-même finalement guillotiné.

Anouilh est parti des confins d’une sorte d’anarchisme qui faisait s’écrier à un autre de ses héros masculins : « Nous sommes pauvres. C’est pour nous qu’on a écrit les livres de morale ! ». On croirait entendre chanter Léo Ferré : « La morale, c’est toujours la morale des autres ». Le point d’aboutissement de l’auteur des Poissons Rouges – pièce magnifiquement servie sur scène par Jean-Pierre Marielle et Michel Galabru – est aux antipodes du terrorisme intellectuel qui fit tant de dégâts dans l’intelligence française d’après-guerre. Pol Vandromme confesse son affinité avec le dramaturge habité depuis toujours par « la haine de l’outrance » et congénitalement « écœuré » par « l’odeur du sang », contrairement à son Danton à la repentance tardive. Cheminant avec Anouilh le long des rues de Paris, Pol Vandromme s’avoue à lui-même que le susdit « programme contre-révolutionnaire » a été fait pour lui. Il croise le regard complice de son prestigieux aîné. Critique littéraire déjà confirmé, il lui reste encore trop de timidité pour dévoiler qu’il se flatte d’être, lui aussi, « un vieux crétin sudiste » (p. 112).

Je me suis attardé sur Jean Anouilh, auquel j’ai consacré une partie de mon mémoire de licence ès lettres. Je vais à présent flâner un peu en compagnie de Maurras, du Maurras vu par Vandromme. Ce dernier n’est jamais avare de parallélismes inattendus. « Le rapprochement entre Maurras et Sartre – les deux écrivains politiques les plus haïs et les plus admirés – n’est pas qu’une malice polémique. Je l’indique, en passant, comme à propos de botte, sans m’y attarder. Personne ne serait capable, aujourd’hui, d’en supporter le développement un peu poussé ; mais je suis sûr qu’un jour il s’imposera à un thésard, moins conforme, plus futé que la plupart des membres de la confrérie. François Nourrissier, devant lequel j’esquissais le parallèle, manifesta un intérêt qui me parut mieux qu’une politesse amicale » (p. 157).

Maurras a marqué la première moitié du XXe siècle aussi intensément que Sartre a laissé son empreinte sur la seconde. En prenant le sillage d’Evola et de Guénon, j’ai opéré un fameux revirement, car tout avait été mis en œuvre, pour mes cogénérationnaires et moi venus au monde vers 1950, afin de nous faire prononcer nos vœux existentialistes et prendre l’habit rouge dans l’ordre des sartreux. Mais si j’étais né un demi-siècle plus tôt, j’aurais probablement été maurrassien.

Il y a d’ailleurs « plusieurs façons d’être maurrassien, sans Maurras parfois, voire, selon certaines apparences, contre lui » (p. 149). On peut être hostile au « nationalisme populaire d’essence jacobine » et devenir réfractaire à la monarchie sur la base de ses mauvais exemples actuels, tout en défendant un « régionalisme d’inspiration fédéraliste », en respectant le legs d’Auguste Comte et de Joseph de Maistre, et en magnifiant une esthétique néo-classique, « une façon de raisonner et d’écrire un français hérité de la Rome des légistes et des orateurs », « une langue qui a la précision de celle de Valéry, mais plus ample et plus ardente » (p. 151).

Là sont en effet les ingrédients dont Maurras a voulu faire la synthèse en son « pari intenable » qui lui fait mériter la qualification d’« utopiste » (p. 148). Par delà les erreurs politiques – « signer son armistice avec la république devant les menaces de l’Allemagne impérialiste » (p. 150) – , bien plus loin que la louange de « défendre l’ordre catholique pour dissoudre l’esprit évangélique » (p. 146), il faut réapprendre à lire et à aimer Maurras, resituer ses idées et son style dans « l’histoire de sa sensibilité » (p. 153), admirer « l’homme intérieur, dans son romantisme originel et la conquête de son classicisme ».

Sartre enfant découvre l’évidence de sa laideur dans le miroir de son coiffeur, mais cela n’empêche pas l’adulte, « nabot criard du négativisme » (Louis Pauwels), de devenir, par on ne sait quel tour de magie (un ciel de naissance favorable ?) un séducteur impénitent.

Chez l’adolescent Maurras, « le destin foudroie », l’infirmité brise à jamais une « espérance de marin au long cours » (p. 154), la surdité survient comme une « nuit obscure » ne se dissipant que sur un « personnage tragique » (p. 153). Être maurrassien sans être nationaliste, royaliste et catholique, c’est concevoir le classicisme comme un romantisme dominé, c’est admirer l’alchimie d’une « nature sauvage et chaotique » en un « temple des devoirs » et un « conservatoire de la beauté », c’est dépasser la fausse alternative esthétique – politique (classique – romantique ou classique – baroque) dans laquelle se complaisent parfois – ceci dit sans acrimonie – certains de nos amis.

Initié à la littérature par le Victor Hugo des Misérables et l’Alexandre Dumas des Trois Mousquetaires, Pol Vandromme a fini par départager ces « deux pères fondateurs […] sans discréditer celui dont on s’éloigne » (p. 63).

Il a tranché in fine en faveur de Dumas, pour l’esthétique au détriment de l’éthique, et c’est le secret de sa manière d’être à droite. « Les Misérables faisaient ruisseler la pitié sur la vie. […] Les Trois Mousquetaires entonnaient l’existence comme une chanson de marche, ils n’écoutaient que leur humeur et la noblesse de son impétuosité » (p. 65).

Me voici à la fois au terme de cette recension et aux sources de mon imaginaire romanesque nourri, comme celui de Pol Vandromme, par les aventures de Jean Valjean et par Le Comte de Monte Cristo, somptueuse épopée de la vengeance. Grâce aux Bivouacs d’un Hussard, je fais retour à mes premiers frémissements de lecteur : délicieux émoi devant le pardon du prélat au bagnard, rêve fougueux de découvrir le trésor et de l’utiliser pour se faire justice.

Pol Vandromme a raison. La littérature n’est pas morale. Elle n’est pas politique non plus. Le fonctionnement harmonieux des rouages de la Cité lui importe peu. Elle se laisse irriguer par les plus sombres dissonances.

Osons aller plus loin qu’André Gide. Ne serait-ce pas avec de mauvais sentiments que se font les meilleurs livres de fiction ?

Notes

1 : Pol Vandromme, Bivouacs d’un Hussard. Ivresses et escagasseries littéraires, La Table Ronde, 2007. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2 : La Presse littéraire, n° 12, décembre 2007 / janvier – février 2008.

3 : Félicien Marceau, le défi d’un irrégulier, La Table Ronde, 1966. Toujours chez le même éditeur, Pol Vandromme a publié des essais sur Jean Anouilh, Michel Déon, François Nourrissier, Michel Mohrt, Jacques Brel et Georges Brassens.

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