ELOGE DE L’INSOUMISSION

par Daniel COLOGNE

Recension du livre de Georges Feltin-Tracol : Orientations rebelles, Les Editions d’Héligoland, 2009.

Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

Le « nouvel ordre de la Terre » (1) n’est concevable à mes yeux qu’en conformité avec l’harmonie cosmique. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le fonctionnement de notre système solaire pour découvrir deux des principales lois de la Nature lato sensu : la structuration hiérarchique et la pluralité rythmique. Les planètes (dont notre bonne vieille Terre) tournent autour du Soleil à des vitesses différentes sans perturber pour autant l’unité de l’ensemble astronomique. Le Soleil est supérieur à la Lune en ce qu’il irradie sa propre lumière que notre satellite, en revanche, ne fait que réfléchir. Le Temps est supérieur à l’Espace, mais a besoin de lui pour se manifester à travers les cycles astraux, les variétés saisonnières, ou tout simplement la mécanique de l’horloge. La hiérarchie naturelle suppose une réciprocité entre le supérieur et l’inférieur. L’absurdité égalitaire fait courir les peuples et les hommes selon une cadence unique. Ainsi se creusent sur les fronts et les paysages les rides et les sillons du malheur.

Orientations Rebelles 2Telle est la base sur laquelle je rejoins le mot d’ordre d’insoumission lancé par Georges Feltin-Tracol en conclusion de son excellent ouvrage. Non à l’égalitarisme pervers ! Non à l’uniformité rythmique de la machine à écraser les hommes et les peuples ! Oui à une rébellion authentique ne se jouant pas « comme une pièce de théâtre » (p.300) ! Oui à une insurrection véritable, non conforme ” aux souhaits du Spectacle” (Ibid.), plus sincère que la pseudo-révolte braillée par les « enfoirés » en tous genres, sur les plateaux télévisuels complices, entre deux prélassements dans leurs suites hôtelières à quatre ou cinq étoiles.

Georges Feltin-Tracol rassemble des textes donnés à des revues ou mis en ligne sur des sites Internet entre 1997 et 2009. De préférence à l’ordre chronologique, il opte pour une recomposition de ces 34 articles, fruits de plus d’une décennie de labeur lucide et acharné, en une sorte de symphonie où apparaissent, selon la loi du genre, des leitmotive : par exemple « le recours aux frontières (p.271) faisant écho à la « société fermée » (p.97).

N’en concluons pas pour autant que la pensée politique de l’auteur se réduit à une apologie du protectionnisme ou à un frileux repli particulariste. Au contraire, elle s’inscrit dans l’ampleur du patriotisme triscalaire dont Georges Gondinet et moi-même (2) avons évoqué les fondements dès les années 1976-1977. Georges Feltin-Tracol nous fait l’honneur de la citation (pages 13 et 26). Il prône la « reconfiguration du monde en grands espaces » (p.203) intégrant avec souplesse, à l’instar de l’idée impériale bien comprise (patrie idéale), les singularités temporelles (patries historiques) et spatiales (patries charnelles, liées aux diversités des paysages).

Georges Feltin-Tracol restructure son florilège selon 5 grands axes qui induisent autant de chapitres. Le plus court de ceux-ci est consacré à 4 « figures » (p.227) : l’une méconnue (Georges Darien), l’autre incomprise (Thierry Maulnier), une troisième saluée comme un maître aux innombrables facettes et à la multiple splendeur (Jean Mabire), la dernière mondialement notoire (Charles De Gaulle) et fournissant l’occasion de mesurer « l’abîme séparant l’homme du 18 juin des captateurs de l’héritage qui s’en réclament fort abusivement » (p.242).

Le livre de Georges Feltin-Tracol est écrit dans un esprit de « reconquête » (p.253, chapitre 5) du terrain perdu face à la voracité tentaculaire de la « société globale » (p.101, chapitre 2).

En réalité, il est plus exact de parler de « partie 5 » et de « partie 2 », l’auteur ayant réservé le vocable de chapitre à chacun de ses articles rassemblés. La partie 3 est la plus longue. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit consacrée à la géopolitique, dont l’auteur pense que les clivages (Terre-Eau, continentalisme-atlantisme) vont, au XXIème siècle, se substituer aux antagonismes idéologiques.

Quant à la partie 1, l’auteur est trop modeste en l’intitulant « Mises au point ». Citant notamment Emmanuel Lévy, un autre grand ami, Georges Feltin-Tracol analyse en profondeur la « fausse réaction » de la « contre-modernité » (p.62), n’hésite pas à « susciter le prompt mécontentement de l’école de la Tradition » (p.64), souligne combien René Guénon et Julius Evola participent « plus du monde moderne que de la tradition, car ce qui est réactif participe de ce contre quoi il réagit » (3). Voilà beaucoup plus qu’une « mise au point ». Voilà une révision aussi déchirante que salutaire à laquelle sont conviés ceux qui, comme votre serviteur, ont trop longtemps opposé à la « fuite en avant » progressiste un décadentisme rectilinéaire stérile.

Georges Feltin-Tracol anime un site Internet (europemaxima.com) dont la vocation est de poser plus de questions que d’en résoudre. De cette vraie « pensée libre » à rebours de la fausse « libre-pensée » et de son insidieux dogmatisme de rechange, le lecteur trouvera un écho sonore dans l’article-chapitre consacré à Guillaume Faye, avec qui l’auteur et moi-même ne sommes pas toujours d’accord, mais en qui nous reconnaissons, en toute solidarité critique, un des plus courageux combattants de la pensée « alternative » et « rebelle ».

Et Georges Feltin-Tracol ajoute : « Les œillères et le dogmatisme appartiennent aux intellocrates qui squattent plateaux de télévision, studios de radio et pages de magazines. Les controverses internes et les discussions passionnées ont toujours eu lieu dans notre courant de pensée. Plus que jamais, nous devons être ouverts aux remarques de nos pairs et aux soubresauts du monde moderne » (p.54).

Concluons donc provisoirement et comme il se doit : ici s’achève la recension, mais le débat continue.

NOTES

1. Expression utilisée par Georges Feltin-Tracol dans sa contribà l’ouvrage collectif L’Europe, la Patrie et le Monde (Dualpha, 2009).

2. Voir notre brochure Pour en finir avec le fascisme (Cercle Culture et Liberté, 1977) et mon article L’Europe, patrie idéale (Genève, Impact, octobre 1976).

3. Eléments, novembre 1999, p.7.

EDGAR–P.JACOBS (1904-1987) : UN MAÎTRE DE LA « LITTERATURE DESSINEE »

par Daniel Cologne

A Clément Degeneffe (1939-1959)

Peu de temps avant sa tragique disparition dans un accident de voiture, ce cousin germain (du côté de ma maman) m’offrit l’album La Marque Jaune d’Edgar-P.Jacobs.

Dans l’Angleterre automnale des années 1950, le récit commence en des termes qui auraient pu me faire pressentir qu’un jour on parlerait, non plus de « bande dessinée », mais de « littérature dessinée ».

« Big Ben vient de sonner une heure du matin. Londres, la gigantesque capitale de l’Empire britannique, s’étend, vaste comme une province, sous la pluie qui tombe obstinément depuis la veille. Sur le fond du ciel sombre, la tour de Londres, cœur de la « City », découpe sa dure silhouette médiévale ».

J’avais 12 ans, j’étais familier d’Hergé et des scénaristes et dessinateurs du journal Tintin, mais je ne me rappelais aucune pareille élégance stylistique, sauf peut-être chez Cuvelier et ses aventures de Corentin, dont un autre cousin (du côté paternel cette fois) m’avait fait aussi cadeau d’un album.

Jacobs-photoEdgar-P.Jacobs naît le 30 mars 1904. Ses parents habitent alors dans le quartier du Sablon, non loin du Conservatoire de Bruxelles, dont il deviendra un brillant élève. Il exercera notamment ses talents de chanteur lyrique à Lille. Son expérience scénique et musicale lui servira dans sa technique ultérieure du dessin. Qu’on se rappelle par exemple l’épisode de La Marque Jaune où le malfaiteur marche sur un câble et apparaît dans la clarté du projecteur que les policiers braquent sur lui. Un biographe de Jacobs résume son œuvre dessinée en un « opéra de papier ».

Tout au long de son parcours dans les écoles laïques (primaires et secondaires) et dans l’enseignement supérieur artistique, Jacobs noue des relations très étroites avec Van Melkebeke et Laudy. Les trois jeunes gens deviennent d’inséparables amis pour la vie. Jacques Van Melkebeke est un touche-à-tout très doué qui tombe en disgrâce après 1945 pour avoir collaboré à un journal contrôlé par l’occupant. Jacques Laudy, fils du portraitiste de la famille royale, également auteur de bande dessinée (Les Aventures d’Hassan et Kaddour), est surtout connu pour son attachement au style de vie d’autrefois et son opposition à la modernité assimilée à une décadence.

En 1942, Jacobs s’associe avec Hergé, dont il colorie les albums narrant les exploits de Tintin. Les deux hommes se brouillent rapidement et Jacobs vole de ses propres ailes à partir de 1946. Dans le Triptyque Le Secret de l’Espadon, il met pour la première fois en scène les personnages du capitaine Blake (qui ressemble physiquement à Laudy) et du professeur Mortimer (qui revêt les traits de Van Melkebeke), tandis que lui-même s’incarne dans le visage d’Olrik, le malfaiteur récurrent.

La collaboration de Jacobs et d’Hergé incite certains historiens de la B.D. à classer Jacobs dans l’école de la « ligne claire ». C’est inexact. La prédominance du noir est particulièrement visible dans La Marque Jaune et ses nombreuses péripéties automnales et nocturnes, tandis qu’Hergé produit avec Tintin au Tibet un album envahi par la couleur blanche comme les neiges de l’Himalaya, c’est-à-dire de tendance esthétique tout à fait à l’opposé de celle de Jacobs.

L’immédiat après-guerre et les années de « guerre froide » constituent l’arrière-plan historique de l’œuvre de Jacobs et expliquent pourquoi ses deux héros sont britanniques et l’antagonisme Orient-Occident est présenté à l’avantage du second. Dans Le Secret de l’Espadon, l’Ouest est menacé par un empire oriental centré sur Lhassa. Dans S.O.S. Météores, des espions au service de l’Est préparent une conquête de l’Europe à la faveur d’une apocalypse climatique.

Dans La Marque Jaune, dont je propose à présent une lecture approfondie, Blake et Mortimer forment plus que jamais un couple complémentaire. L’un illustre l’action, l’autre le savoir. Mais il ne s’agit pas d’une vision dualiste, car Philip Mortimer n’hésite pas à prendre des risques physiques et il arrive à Francis Blake de prendre de la hauteur par rapport aux événements et de les synthétiser en une théorie.

Jacobs-grande pyramideComme chez Hergé et la plupart des premiers collaborateurs du journal Tintin (fondé en 1946), la femme tient peu de place dans le petit monde de Blake et Mortimer. Ce dernier utilise la concierge Miss Benson pour éloigner les importuns. Notons néanmoins la douceur de Madame Calvin, l’épouse du juge, qui tente de persuader son mari de se laisser protéger par la police.

Miss Benson joue aussi le rôle de gouvernante pour les deux héros qui partagent le même appartement. Le procédé est utilisé par d’autres grands auteurs de polars : Conan Doyle et Agatha Christie. Le couple Blake-Mortimer est analogue aux tandems Holmes-Watson et Poirot-Hastings, avec cette importante différence : l’un des deux éléments de la paire ne sert pas de faire-valoir à l’autre. Blake et Mortimer fonctionnent sur un strict pied d’égalité, alors que Sherlock Holmes ironise au détriment du docteur Watson et qu’Hastings est le souffre-douleur d’Hercule Poirot.

Jacobs-marque jauneAu niveau du suspense, et pour comparer avec des séries télévisées bien connues, La Marque Jaune est plus proche des enquêtes de Columbo (où le coupable est connu dès le début) que des Cinq dernières minutes et leur coup de théâtre final.

Le lecteur est tenu en haleine par l’investigation de Mortimer tout comme l’intérêt de la célèbre série californienne dépend de l’intelligence du lieutenant à la voiture branlante et à l’imperméable fripé.

Mortimer commence à entrevoir la solution de l’énigme dès la page 18 d’un album qui en compte 70.

Certains propos tenus par Septimus dès la page 10 peuvent le désigner comme le suspect principal. Le suspense est alors lié aux astuces technologiques qu’il déploie pour faire d’Olrik le robot parfait, dont il contrôle le cerveau et qui signe ses crimes à la craie jaune avec la lettre mu entourée d’un cercle.

Le dénouement réside dans l’exposé scientifique de Septimus qui rappelle la conférence finale d’Hercule Poirot dans les romans d’Agatha Christie.

La Marque Jaune est un polar à l’anglaise auquel Jacobs ajoute une touche d’épopée de la vengeance (comme dans le roman français d’Alexandre Dumas à Boris Vian) et, surtout, l’ingrédient qui l’apparente à Georges Simenon et Stanislas-André Steeman : l’énigme policière combinée au récit d’atmosphère.

Jacobs dépeint une capitale britannique noyée de pluie et de brouillard. Le Soleil est couché à 16 heures en cette fin d’automne où la neige apparaît à l’approche de Noël. L’heureuse fin de l’aventure coïncide avec la soirée de réveillon.

Le récit de science-fiction est évidemment un autre genre dans lequel se situent les albums de Jacobs, avec en filigrane une interrogation sur les rapports de la science et de l’homme. Celui-ci est au-dessus de celle-là : telle est la conclusion de La Marque Jaune. Compréhensible dans le contexte historique de la victoire des Alliés anglo-saxons, cet humanisme tolère toutefois quelques nuances, si on lit le récit entre les lignes et si on le narre du point de vue du « méchant », c’est-à-dire le docteur Jonathan Septimus.

Septimus ne symbolise pas le Mal absolu. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il se révèle un irréprochable patriote. Il confesse vers la fin du récit : « Ayant été requis par les services sanitaires de l’armée, j’obtins facilement de faire construire sous ma demeure, ce vaste abri avec sortie de secours sur les égouts, afin d’y installer une ambulance destinée à dégorger les hôpitaux débordés » (p.55).

Ce sont l’orgueil intellectuel et la soif de revanche qui entraînent à sa perte le médecin spécialisé en psychiatrie et en neurologie du cerveau. Le déclic fatal est la rencontre de Septimus et d’Olrik, ce dernier errant dans le désert du Soudan et dans un état proche de la folie après l’épilogue des albums précédents (les 2 tomes du Mystère de la Grande Pyramide). A ce moment-là, Septimus avoue : « J’avais presque oublié les avanies passées » (p.54), ce qui dénote un fond pas totalement mauvais.

L’intrigue de La Marque Jaune, album de la fin des années 1950, nous fait revenir plus de 30 ans en arrière.

En 1922 paraît chez l’éditeur Thornley un ouvrage intitulé The Mega Wave (L’Onde Mega) et signé par un certain Docteur Wade. Derrière Wade se cache en réalité Septimus, jeune chercheur en neurologie publiant le résultat de ses travaux sur le contrôle extérieur du cerveau humain.

Le journaliste Macomber et le professeur Vernay couvrent le livre de ridicule. S’estimant diffamé, Thornley intente un procès aux rédacteurs du Daily Mail et du Lancet. Le juge Calvin dirige les débats. Thornley est débouté. A l’écoute du jugement, il meurt d’une crise cardiaque. Protégé par son pseudonyme, Septimus part au Soudan où un poste de médecin est vacant.

Via des coupures de presse de l’époque, Jacobs fait revivre le drame avec objectivité (p.24). Certes, le livre de Wade est « indéfendable », car « plein de théories fumeuses », mais les plaisanteries de Macomber et Vernay sont qualifiées de « féroces ». Une « réputation d’originalité » est attribuée à Thornley, « l’honorable éditeur ». Ce drame est une « curieuse et pénible histoire » qui plonge « les éditeurs, auteurs et journalistes dans la consternation la plus profonde ».

Revenu d’Afrique avec un Olrik domestiqué, Septimus le manipule d’abord en lui faisant réaliser quelques exploits romanesques (par exemple le vol des joyaux de la Couronne britannique). Une fois son robot ainsi rôdé, Septimus peut s’attaquer à son véritable objectif : les enlèvements de Vernay, Macomber et Calvin. Il simule aussi son propre kidnapping.

Au début du récit (p.10), les quatre hommes rencontrent Blake et Mortimer dans un club typiquement british. Vernay déclare : « Ne prenez pas trop au sérieux nos petites algarades professionnelles, car en dépit de théories avancées, Septimus est un savant de valeur et par surcroît un excellent ami ». (C’est moi qui souligne).

Jacobs sous-entend que le progrès de la recherche ne souffre aucune limite et que ses résultats méritent d’être publiés sans que l’honorabilité éditoriale soit mise en cause et parce que des travaux non conformistes ont le mérite de l’originalité. Jacobs ne condamne que l’orgueil et le désir de vengeance. Son humanisme se combine donc à une apologie de l’audace techno-scientifique. Ce message nuancé est servi par un chef d’œuvre de « littérature dessinée » mêlant le polar classique au récit de science-fiction et au roman d’atmosphère. La Marque Jaune d’Edgar-P.Jacobs illustre parfaitement ce que Jean-Baptiste Baronian a nommé « l’école belge de l’étrange »

Franc-maçonnerie et littérature en Belgique

par Daniel Cologne

Par delà ce titre apparemment restrictif, l’auteur laisse dans ce livre comme dans ses ouvrages précédents sa féconde empreinte d’historien comparatiste des littératures d’Europe. Les 500 pages minutieusement documentées ne peuvent se refermer que sur une légitime admiration envers l’alerte nonagénaire, « travailleur infatigable et érudit à la curiosité toujours en éveil » (p. 11). Ainsi s’exprime le préfacier Raymond Trousson, autre spécialiste du cosmopolitisme littéraire européen.

Né en 1913 à Schaerbeek (Bruxelles), Paul Delsemme s’intéresse d’abord à la littérature régionaliste. En 1956, il publie les meilleures pages de George Garnir à la Renaissance du Livre et la qualité de son apparat critique préfigure déjà le succès de sa carrière professorale, à l’Université Libre de Bruxelles, à partir de 1964.

L’auteur ne renie pas ses premières amours vouées aux chantres des « patries charnelles ». Jusque chez le prince Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), lié à une demi-douzaine de cours européennes du « Siècle des Lumières », il décèle « un attachement aux hommes et aux choses de la Wallonie ancestrale », une « nostalgie du pays hennuyer » (p. 59) encore plus sensible après la confiscation de son domaine de Beloeil (1794) et son définitif exil à Vienne. Le Prince y meurt, tandis que le Congrès s’apprête à redessiner, dans un ambiance de fête, la carte de notre continent.

Parmi les auteurs néerlandophones, Paul Delsemme épingle Cyriel Buysse (1859 – 1932), qui écrit : « Ma patrie, c’est le coin de terre où je suis né, où j’ai vécu, aimé, souffert. Un tout petit coin, où je me suis implanté comme un arbre, avec de profondes racines » (p. 473). Journaliste aux Pays-Bas, Buysse revient chaque été sur les bords de la Lys gantoise, parmi ses anciens compagnons de Van Nu en Straks, mouvement de renouveau littéraire régional dont le mot d’ordre était : « Nous voulons être flamands pour devenir européens » (p. 471).

Englober dans une même étude les littératures des deux langues nationales est un exploit rarissime chez les historiens littéraires belges. Paul Delsemme n’a que deux lointains précurseurs : Paul Hamelius, auteur d’une Introduction à la littérature française et flamande de Belgique (1921), et Charles Potvin (1818-1902), à qui l’on doit le tome IV de l’encyclopédie Cinquante ans de liberté. Dans le sillage du Cinquantenaire de la Belgique (1830-1880), ce volume spécifiquement littéraire paraît en 1882.

Le chapitre liminaire de Paul Delsemme est une « histoire condensée de la Maçonnerie » (pp. 27 à 53) qui dépasse largement le cadre de la francophonie et de la néerlandophonie européennes pour nous emmener d’Écosse au Portugal sur les traces des diverses obédiences spéculatives.

Connaisseur des œuvres de Lessing (1729-1781), de Goethe (1749-1832) et de Kipling (1865-1936), qu’il survole trop brièvement (p. 55), Paul Delsemme rappelle qu’il existe « dans chacune des grandes littératures » des écrivains célèbres dont « l’appartenance maçonnique est solidement attestée » (p. 54) : l’Italien Giuseppe Mazzini, l’Espagnol Vicente Blasco Ibanez, le Russe Pouchkine, le Grec Kazantzakis et le Néerlandais Douwes Dekker dit Multatuli.

En 1967, Paul Delsemme publie en deux volumes, aux Presses Universitaires de Bruxelles, sa thèse de doctorat sur le critique littéraire polonais Teodor de Wyzewa. « Allant à contre-courant à une époque où la récente défaite de 1870 conduisait à un nationalisme revanchard » (p. 13), Wyzewa s’installe à Paris, fait de la capitale française un carrefour des lettres européennes et entraîne le public parisien à la découverte de Tolstoï, Strindberg, Ibsen, Multatuli, Mickiewicz, Emily Brontë et François d’Assise.

A Bruxelles, la revue La Société nouvelle, dirigée par Fernand Brouez, joue un rôle analogue entre 1884 et 1897. Les amateurs belges de littérature étrangère peuvent ainsi découvrir Hauptmann, Dostoïevski et Oscar Wilde. Paul Delsemme le rappelle dans un brillant essai paru en 1995 : Les grands courants de la littérature européenne et les écrivains belges de langue française (Émile Van Balberghe Librairie).

Chez Paul Delsemme, l’ouverture d’esprit n’est pas synonyme de naïveté. Il est conscient des possibles effets pervers d’une démocratie mal comprise. En cela, il se montre le fidèle héritier du Baron Goswin de Stassart (1780-1854), premier Grand Maître du Grand Orient de Belgique, qui écrit : « Le fanatisme, soit qu’il allume les bûchers de l’Inquisition, soit qu’il dresse les échafauds révolutionnaires, n’en est pas moins horrible ; l’hypocrisie, qu’elle traîne cauteleusement aux pieds des autels ou qu’elle flatte les passions populaires, est toujours également méprisable » (p. 70).

Dans l’Europe post-napoléonienne, les Pays-Bas du Nord et du Sud sont provisoirement réunis (1815-1830) sous la dynastie des Orange-Nassau. A partir de 1831, dans la Belgique indépendante où le français redevient la langue dominante, le mouvement identitaire flamand apparaît, non sans une nostalgie certaine de la « Grande Néerlande » d’avant 1579 et du règne de Charles-Quint (1500-1558). Julius De Geyter (1830-1905) publie en 1855 Keizer Karel een het Riik der Nederlanden. Karel August Vervier (1789-1872) implore les Hollandais de ne pas oublier leurs frères flamands. Dans son poème Verbroedering (1861), il écrit : « Vergeet ons niet, Bataaf ! en leev ! »

Paul Delsemme pose sur le « flamingantisme » le regard sans préjugé de l’authentique penseur libre, là où de pseudo-libres-penseurs ne peuvent se débarrasser des œillères du « politiquement correct ». Au milieu du XIXe siècle, « on pouvait être, sans incompatibilité, tout à la fois orangiste, flamingant, libéral et franc-maçon » (p. 455). En 1858, Julius De Geyter déclare en substance que « le mouvement flamand, c’est la lutte contre des siècles de fanatisme religieux et de soumission à l’arbitraire des princes » (p. 458). À propos de l’auteur du Vlaamse Leeuw, Paul Delsemme précise : « Il adhéra au flamingantisme en homme d’action, il vit en lui non seulement un levier culturel, mais aussi une arme dans le combat de la démocratie contre l’oppression et de la libre pensée contre l’obscurantisme ».

En rappelant les origines démocratiques, libérales, et même maçonniques du mouvement identitaire flamand, Paul Delsemme interpelle le francophone de Belgique et lui demande d’« accommoder sa vue » (p. 454). C’est l’un des nombreux mérites de son passionnant ouvrage, dans l’ensemble d’une œuvre non conformiste dédiée au cosmopolitisme littéraire européen.

• Paul Delsemme, Les Écrivains francs-maçons de Belgique, Bibliothèques de l’Université libre de Bruxelles, 2004, 500 p.

Hergé (1907-1983) et la tradition utopique européenne

 
Par Daniel Cologne  
 

HergéGeorges Remi (devenu Hergé par inversion des initiales) est né à Etterbeek (Bruxelles) le 22 mai 1907 à 7h30. Il aimait à rappeler cette naissance sous le signe des Gémeaux (1). Peut-être explique-t-elle la récurrence du thème de la gémellité dans ses albums (les DupontDupond, les frères Halambique, etc.).

 

Il est également vrai que son père avait un frère jumeau. L’horoscope serait-il sans importance ? Rien n’est moins sûr. Remarquons-y la culmination exacte de Saturne (conjoint au Milieu du Ciel à 25°38’ des Poissons), statistiquement en relation avec un grand intérêt pour les savants et la science lato sensu (2).

Hergé grandit et évolue dans un milieu catholique, belgicain, fascisant et colonialiste. Tintin au Congo exalte la politique paternaliste de la Belgique en Afrique centrale. Les albums situés « au pays des soviets » et en Amérique renvoient dos à dos le communisme totalitaire et la frénésie capitaliste de l’exploitation industrielle.

Mais dès 1934, Hergé élargit sa perspective tandis que Tintin fait route vers l’Orient.

Dans Les Cigares du Pharaon, le professeur Philémon Siclone inaugure la galerie des portraits d’hommes de connaissance. Ceux-ci sont égyptologue, sigillographe (Halambique dans Le Sceptre d’Ottokar), ethnologue (Ridgewell dans L’Oreille cassée), psychiatre (Fan Se Yeng dans Le Lotus bleu), physicien (Topolino dans L’Affaire Tournesol). Quant à Tournesol lui-même, qui devient un personnage récurrent à partir du Trésor de Rackham le Rouge, il s’intéresse autant à la culture des roses (Les Bijoux de la Castafiore) qu’aux techniques de falsification de l’essence (Tintin au pays de l’or noir).

L’Île Noire envoie Tintin au large des côtes écossaises. Dans un château en ruines sévit une bande de faux-monnayeurs. La succession de symboles est évidente. Cet album de 1937 offre la contrefaçon de l’utopie insulaire, vieux thème de la littérature européenne de l’Atlantide platonicienne à sa version modernisée de Francis Bacon (1561-1626), de « l’île blanche » des Hyperboréens à la Cité du Soleil de Tommaso Campanella (1568-1639).

Au Moyen Âge, dans les récits du cycle du Graal, le château se substitue à l’île comme lieu utopique et objet de la quête.

Les premiers dessins d’Hergé paraissent dans le quotidien bruxellois Vingtième Siècle dirigé par l’abbé Wallez. Mais en 1936, l’hebdomadaire parisien Cœurs Vaillants sollicite Hergé pour la création de nouveaux personnages : Jo, Zette et leur petit singe Jocko.

Dans ces nouvelles aventures se confirment à la fois les influences de la tradition utopique européenne, les préfigurations thématiques des chefs d’œuvre futurs et la volonté d’Hergé d’en finir au préalable avec les contrefaçons.

Jo et Zette sont confrontés à des pirates qui annoncent les flibustiers du Secret de la Licorne et dont le repaire sous-marin renvoie aux motifs de l’utopie et de la contre-utopie souterraines. Le chef des pirates est un savant fou, reflet inversé du scientifique inspirant au saturnien Hergé un indéfectible respect. Les deux enfants et leur singe sont finalement recueillis sur une île par de « bons sauvages », réminiscences de Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814). Le jeune Hergé n’est-il pas aussi l’auteur d’un Popol et Virginie chez les Lapinos, bande dessinée animalière dont le titre rappelle l’œuvre maîtresse du célèbre écrivain préromantique ?

La question des sources littéraires d’Hergé demeure controversée. Benoît Peeters estime par exemple excessifs les rapprochements qui ont été faits entre Jules Verne et Hergé.

Il n’en reste pas moins que le savant fou de la contre-utopie du fond des mers mène ses expériences dans sa cité-laboratoire à la manière de Mathias Sandorf dans son île utopique.

Dès 1942, au cœur du « combat de la couleur » (3), Hergé reçoit l’assistance d’Edgar-Pierre Jacobs pour le coloriage de ses albums antérieurs conçus en noir et blanc.

Lorsque Tintin devient un hebdomadaire en 1946, la collaboration de Jacobs s’avère précieuse. Les aventures de Blake et Mortimer reprennent le thème du savant fou (Septimus dans La Marque jaune), parfois récurrent (Miloch dans S.O.S. Météores et Le Piège Diabolique), le tandem Septimus-Miloch s’opposant par ailleurs au savant idéal que constitue le professeur Mortimer.

Parmi les autres collaborateurs du journal Tintin d’après-guerre, Raymond Macherot combine la bande dessinée animalière et l’utopie. Dans Les Croquillards, Chlorophylle et son ami Minimum parviennent à dos de cigogne dans l’île australe de Coquefredouille, où les animaux parlent comme les humains, circulent dans des voitures qui fonctionnent à l’alcool de menthe et sont organisés en une société idéale jusqu’à l’arrivée d’Anthracite, le rat noir perturbateur.

Chlorophylle et Minimum forment un couple inséparable, comme Tintin et le capitaine Haddock à partir du Crabe aux pinces d’or (1941). Chlorophylle rétablit le roi Mitron sur son trône de Coquefredouille de la même façon que Tintin restaure la monarchie syldave dans Le Sceptre d’Ottokar (1938).

La Syldavie est la principale utopie d’Hergé. Avant la guerre, elle n’est encore qu’un petit royaume d’Europe centrale reposant sur des traditions agricoles et menacée par des conspirateurs au service de la Bordurie voisine. L’Allemagne hitlérienne vient d’annexer l’Autriche. Comme pour la guerre entre le Paraguay et la Bolivie (devenus San Theodoros et Nuevo Rico dans L’Oreille cassée), Hergé s’inspire de l’actualité.

Trop perméable à « l’air du temps », Hergé se rend coupable de quelques dérapages dans L’Étoile mystérieuse (1942). Cet album nous interpelle surtout parce qu’il narre une sorte de navigation initiatique (4), à la manière du mythe grec de Jason et des Argonautes, vers une forme d’« île au trésor » (5). L’aérolithe qui s’abîme dans les flots arctiques recèle un métal inconnu sur Terre. Ce métal est la « Toison d’Or » découverte par Tintin, Haddock et leurs amis savants européens au terme d’une course qui les oppose à des Américains sans scrupules.

Onzième album dans une série de vingt-deux, en position centrale dans le corpus hergéen des aventures de Tintin, Le Trésor de Rackham le Rouge synthétise les thèmes utopiques de l’île, du château et du souterrain. Conçu en 1944, cet album met en scène une navigation infructueuse vers une île lointaine et la découverte finale du trésor dans la crypte du château de Moulinsart, et très précisément dans une mappemonde surmontée d’une statue de l’apôtre Jean. L’Apocalypse de Jean comporte vingt-deux chapitres. Cette apparente influence ésotérique sur Hergé est-elle due à la fréquentation de Jacques Van Melkebeke, initié à la Franc-Maçonnerie en 1937 ? Benoît Peeters en paraît convaincu (6).

Une chose est certaine : l’incontestable érudition littéraire de Van Melkebeke autorise à reposer le problème des sources d’Hergé, sur lesquelles le créateur de Tintin a peut-être été trop modeste (7).

Si l’île et le château sont deux thèmes majeurs de la tradition utopique européenne, l’un apparaît en filigrane de l’autre dans Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier (1886-1914), dont aucun biographe d’Hergé ne signale l’influence. Le château des Galais est l’objet de la quête de Meaulnes. Le récit est criblé d’images marines. Alain-Fournier rêvait de devenir navigateur et a raté le concours d’admission à l’École Navale de Brest. La casquette à ancre de Frantz de Galais fait penser à celle du capitaine Haddock.

C’est avec des métaphores marines que Charles Péguy (1873-1914) présente sa région de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, illustre vaisseau de l’architecture gothique. Péguy est un ami d’Alain-Fournier, originaire de Sologne, de l’autre côté de la Loire. Péguy est le chantre de la « cité harmonieuse » dont « personne ne doit être exclu ». Péguy est l’écrivain de référence des milieux catholiques des années vingt. L’ambiance intellectuelle où baigne le jeune Georges Remi et certains leitmotive de l’œuvre d’Hergé invitent à l’hypothèse d’une influence de Péguy et d’Alain-Fournier (8) sur le créateur de Tintin.

L’utopie souterraine apparaît dans la littérature européenne au XVIIe siècle avec l’Anglaise Margaret Cavendish (9) et dans l’œuvre d’Hergé dans l’immédiat après-guerre avec Le Temple du Soleil.

C’est en réalité la seconde partie d’un diptyque commencé avec Les Sept Boules de cristal, où l’on retrouve, comme dans L’Étoile mystérieuse, une expédition de sept savants, dont l’américaniste Bergamotte, spécialiste ès sciences occultes de l’ancien Pérou.

Cachée dans les contreforts des montagnes andines, la cité des Incas est atteinte après la périlleuse traversée d’une forêt. Le thème de l’épreuve forestière fait écho aux romans du Graal et à certains contes de Perrault (1628-1703), comme La Belle au bois dormant, dont une version est également fournie par Grimm (1786-1859).

Certes, les Incas punissent le sacrilège de mort et leur science n’est pas, sous le crayon d’Hergé, assez évoluée pour prévoir une éclipse solaire. Néanmoins, leur cité souterraine, qui abrite un trésor dérobé aux regards rapaces des conquistadores, est une sorte d’utopie dans la mesure où l’on y cultive les valeurs chevaleresques, le respect de la parole donnée, la réconciliation et la fraternisation avec l’adversaire. Au début de l’aventure, Tintin défend un petit Indien persécuté par d’odieux colons espagnols. Le grand prêtre inca observe en cachette la scène. Il comprend que Tintin n’est pas un ennemi de sa race. Bien qu’il soit chargé de barrer à Tintin la route du repaire montagnard, il lui offre un talisman protecteur.

Selon Raymond Trousson, l’étymologie du mot « utopie » est incertaine. Le terme vient du grec. Mais la racine est-elle ou-topos (le pays de nulle part) ou bien eu-topos (l’endroit où on est bien) ? L’œuvre d’Hergé est utopique dans les deux acceptions du vocable. Le château de Moulinsart est une « eutopie ». L’île au trésor inaccessible est une « outopie », cette terra australis dont ont rêvé de nombreux écrivains d’Europe, de Thomas More (1478-1535) à Nicolas Restif de la Bretonne (1734-1806).

L’utopie souterraine est conçue par Hergé comme une cité de la science (10), cachée dans les montagnes de Syldavie. De là part l’expédition vers le satellite de la Terre dans le célèbre diptyque du début des années cinquante : Objectif Lune et On a marché sur la Lune. Ainsi modernisée, la Syldavie refait irruption dans l’univers hergéen. Un savant-traître ne peut pas être totalement mauvais. Pour permettre aux autres occupants de la fusée d’économiser l’oxygène et de revenir sur Terre vivants, Wolff se sacrifie en se jetant dans le vide. Le suicide de Wolff est une autre forme de l’hommage d’Hergé à la science et aux savants.

La Syldavie apparaît une dernière fois dans L’Affaire Tournesol (1956). Pour Hergé commence l’époque du désenchantement, du brouillage des repères, de la progressive indistinction des valeurs. Les services secrets syldaves et bordures sont renvoyés dos à dos, comme le sont, dans Tintin et les Picaros (1974), les deux généraux de San Theodoros, le vieil ami Alcazar et son rival Tapioca.

Certes, entre-temps, il y a encore Tintin au Tibet (1960), Vol 714 pour Sydney (1968), où Hergé fait une concession à la mode « ufologique » (hypothèse des visiteurs extra-terrestres) et Les Bijoux de la Castafiore (1963), où Tintin se laisse enchanter par des airs de musique tzigane et où le château utopique de Moulinsart offre une étonnante unité de lieu. Les Tziganes sont accueillis dans le domaine, car ils ne sont pas « tous des voleurs », comme l’affirment stupidement les Dupont-Dupond.

L’esprit européen d’Hergé réside dans le mélange de fascination du savoir et de culte des vertus chevaleresques. Il faut y ajouter l’ouverture à l’Autre, malgré les bavures de la période d’occupation nazie. Car une question mérite d’être posée : le malencontreux financier juif de L’Étoile mystérieuse pèse-t-il si lourd au point de contrebalancer à lui seul la défense des Peaux-Rouges chassés de leur territoire pétrolifère, le secours porté au tireur de pousse-pousse chinois, au petit Zorrino et aux Noirs esclaves de Coke en Stock, la nuance admirative qui accompagne le commentaire de Tintin devant le seppuku du « rude coquin » Mitsuhirato, le plaidoyer pour les « gens du voyage » et leurs violons nostalgiques ?

Si nous sommes avec Benoît Peeters d’« éternels fils de Tintin », c’est parce que nous sommes des Européens capables de nous laisser bercer par des chants tziganes montant des clairières proches de Moulinsart et de toutes les forêts abritant nos châteaux de rêve.

Notes

1 : Benoît Peeters, Hergé. fils de Tintin, Paris, Flammarion, collection « Grandes Biographies », 2002, p. 26.

2 : Michel Gauquelin (1920-1991), Le Dossier des influences cosmiques, Éditions J’ai lu, 1973, et Les Personnalités planétaires, Guy Trédaniel Éditeur, 1975.

3 : Benoît Peeters, op. cit., p. 199.

4 : Jacques Fontaine, Hergé chez les initiés, Dervy-Livres, 2001.

5 : Le parallélisme entre Hergé et l’Écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894) est remarquablement étudié par Pierre-Louis Augereau dans son Tintin au pays des tarots, Le Coudray-Maconard, Éditions Cheminements, 1999.

6 : Benoît Peeters, op. cit. Van Melkebeke est cité une quarantaine de fois, du début (p. 36) à la fin (p. 439) de l’ouvrage.

7 : Pudeur et modestie sont aussi des traits « saturniens » selon les statistiques astrologiques de Gauquelin.

8 : Sur la spiritualité d’Alain-Fournier, cf. Lettre inédite d’Isabelle Rivière (sœur du romancier) à Mademoiselle Renée Bauwin (étudiante à l’Institut des Sœurs de Notre-Dame de Namur), 22 janvier 1962.

9 : Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part. Histoire littéraire de la pensée utopique, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, 1999.

10 : On peut la rapprocher de la « Maison de Salomon » de Francis Bacon (Nova Atlantis), qui inspira la Royal Society anglaise.

Texte paru précédemment dans Europe-Maxima

Le 3 mars 2003 correspondait au vingtième anniversaire de la mort d’Hergé. 2007 verra le centenaire de sa naissance. Opportun est le moment de retracer l’itinéraire du créateur de Tintin.

 

‘’SOYONS DES REVEURS EVEILLES, CES HOMMES DANGEREUX’’

par Daniel COLOGNE

Ainsi s’achève Requiem pour la Contre-Révolution (1), dont l’auteur Rodolphe Badinand (2) me fait l’honneur d’être le co-dédicataire. Il ne m’en voudra donc pas si j’inverse l’adjectif indéfini et l’adjectif démonstratif. L’appel clôturant ce remarquable recueil d’ ‘’essais impérieux’’ est en réalité rédigé comme suit :

‘’Pour le Système et ses sbires, nous incarnons le plus grand des périls parce que nous croyons en nos rêves’’. Rodolphe Badinand cite alors Thomas Edgar Lawrence : ‘’Les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts et le rendre possible’’. L’auteur conclut : ‘’Soyons ces rêveurs éveillés…’’ (p.163).

Qui sommes nous donc et quel est ce ‘’Système’’ que Rodolphe Badinand nous invite à faire trembler ? Disons d’abord ce que nous ne sommes pas. Nous ne sommes pas des ‘’anti-Lumières’’, comme nous désignent nos ennemis. Nous ne sommes pas les nostalgiques d’un temps révolu, les passéistes assoupis dans la langueur des regrets éternels. Nous coupons le cordon ombilical avec la Contre-Révolution, dont nous saluons néanmoins le double mérite : son courage d’être entré en résistance contre des ‘’valeurs mortifères’’, et notamment les ‘’idéologies égalitaires’’, mais aussi la ‘’valeur didactique’’ de ‘’son échec’’ (p.42).

Nous sommes les partisans d’une recomposition du monde fondée, non sur l’abstraction droit-de-l’hommiste, mais sur le socle concret du ‘’droit des hommes (c’est moi qui souligne) à s’enraciner dans leur terroir et leurs communautés d’appartenance multiples et variées’’ (p.163).

Cette refondation planétaire postule une reconstruction de l’Europe selon un ‘’principe fédérateur d’essence supérieure’’ (p.162), dont l’absence pertinemment épinglée par un monarque polynésien fut le cause de la Première Guerre Mondiale. En citant Tupon IV, roi des Tonga, Rodolphe Badinand témoigne de ce qu’est la véritable ouverture à l’Autre, la capacité d’être authentiquement à l’écoute de la sagesse, d’où qu’elle vienne : tout le contraire de la mensongère ‘’tolérance’’ du Système, où l’égalitarisme de façade masque l’impitoyable volonté d’épuiser les hommes et les peuples dans une course infernale le long de ‘’la ligne droite individu-Etat jacobin-Etat mondial-humanité’’ (p.163).

Un exemple de ‘’principe fédérateur’’ est l’idée impériale telle que la concrétise l’institution pluriséculaire du Saint Empire romain germanique. ‘’Au Moyen Age, l’empire sacré et sanctifié ne pouvait que promouvoir l’idéal chrétien. Il aurait été inconcevable qu’il s’édifiât contre la majorité religieuse du moment’’ (p.119). A notre époque de déchristianisation, il ne faut évidemment pas aspirer à reproduire la structure médiévale, mais il convient de lui substituer un symbolisme cosmique où l’Empire serait une image du Soleil central autour duquel tourneraient, à des vitesses différentes, comme les planètes du système solaire astronomique, les nations (patries historiques) et les régions (patries charnelles). Ainsi l’Europe pourrait-elle revendiquer le titre de ‘’patrie idéale’’, répondre à l’exigence d’universalité inscrite au cœur de toute pensée métapolitique.

Rodolphe Badinand distingue judicieusement l’impérialité et les impérialismes. ‘’Contrairement au Saint Empire, les Premier et Second Empires français n’ont reposé que sur les épaules d’une personnalité charismatique’’ (p.116). Son procès des bonapartistes n’a d’égal que son rejet de l’hitlérisme, ‘’version teutonne du jacobinisme français’’ (p.121).

Dans la ligne d’Alain de Benoist, Rodophe Badinand considère aussi comme de ‘’faux empires’’ les empires coloniaux anglais, français, hollandais, portugais ou espagnol. Il tient ‘’le mal colonial’’ (p.127) pour une des étapes importantes de la ‘’décomposition de la France’’ (p.125).

Erudit français, Rodophe Badinand consacre tout naturellement de nombreuses pages à l’histoire de son pays. Recensant l’ouvrage d’un historien de l’Université de Jérusalem, il rappelle ‘’les prétentions capétiennes à la Couronne du Saint Empire romain germanique’’ (p.95), qui aurait pu devenir, entre les règnes de François Ier et Louis XIV, un ‘’Saint Empire romain de la Nation Française’’ (p.96). C’est l’un des textes courts du recueil, qui alternent avec des essais plus longs, de même que se succèdent, dans un ensemble ipso facto de lecture agréable, de brefs comptes-rendus de livres, de vigoureuses interventions conférencières et de profonds essais où la réflexion toujours nuancée se déploie dans un style souvent chatoyant.

La coutume gastronomique encadre le plat de résistance de hors-d’œuvre et de desserts. Ici, l’essai le plus consistant, qui donne d’ailleurs son titre au florilège, est opportunément placé en tête. Une quarantaine de pages d’une rare densité intellectuelle nous convie ainsi à réfléchir sur la Contre-Révolution ‘’impasse intellectuelle majeure’’ (p.13).

L’Eglise catholique fut la première à s’opposer à la révolution de 1789 et elle le fit avec d’autant plus de force qu’un an à peine après la prise de la Bastille, fut votée la Constitution civile du clergé (1790), la ‘’plus grave erreur’’ (p.19) de la révolution suivant l’auteur.

Celui-ci examine, tout au long des deux siècles écoulés, la ‘’lente translation vers la Modernité’’(p.24) qui affecte la catholicisme et dont Jacques Maritain (1882-1973) offre un exemple symbolique.

Le royalisme également a succombé, au fil des décennies, à la contagion de l’esprit moderniste. Ce dernier ‘’contamina les doctrines monarchiques avec la même vigueur qu’il se développait au sein du catholicisme’’ (p.28). Des mouvements royalistes de gauche naquirent ainsi dans toute l’Europe méridionale : le Parti populaire monarchique portugais, le carlisme espagnol qui ‘’se transforma en un mouvement socialiste autogestionnaire’’ (p.30), et en France les ‘’’maurrassiens’’ de la Nouvelle Action Française de Bertrand Renouvin.

‘’Avec ces trois exemples’’, écrit Rodolphe Badinand, ’’nous devons nous interroger si la Contre-Révolution et la Révolution ne seraient pas l’avers et le revers d’une même médaille appelée la Modernité’’ (Ibid).

Avant de revenir sur cette importante citation, où l’on voit émerger sous la plume de l’auteur le questionnement fondamental, épinglons encore cette vision non conformiste des régimes de Salazar, Franco et Pétain, où Rodolphe Badinand voit les germes de l’élan économique-industriel d’après-guerre, via l’arrivée au pouvoir des technocrates. Le phénomène lui semble particulièrement sensible dans la France de Vichy, après ‘’la nomination de l’amiral Darlan à la vice-présidence du Conseil des ministres’’ (p.31).

Y aurait-il eu donc un ‘’apport contre-révolutionnaire au libéralisme’’ (p.32) ? Oui, répond sans hésitation l’auteur qui va jusqu’à établir un parallélisme entre la ’’main invisible’’ du marché et les ’’voies insondables’’ de la Providence. Les fondements chrétiens de la Contre-Révolution sont ici mis en cause et il en découle que la dérive potentielle des contre-révolutionnaires était prévisible dès la fin du XVIIIème siècle.

Rodolphe Badinand rappelle opportunément que ’’les trois futures sommités de la contre-révolution intellectuelle étaient vus par leurs contemporains comme des libéraux : Edmund Burke était un parlementaire whig, défenseur des droits du Parlement anglais et de la Révolution américaine ; Joseph de Maistre était, à la cour de Savoie, jugé comme un franc-maçon francophile et Louis de Bonald fut, en 1789-1790, le maire libéral de Millau’’ (p.41).

Quant à la Révolution conservatrice, que ses adversaires ont baptisée ’’Nouvelle Droite’’, elle intègre certes un héritage contre-révolutionnaire, mais elle se réfère aussi au socialisme proudhonien, aux non-conformistes des années trente si bien étudiés par Pierre Loubet del Bayle, et au situationnisme de Guy Debord dénonçant ’’la société du spectacle’’. Rodophe Badinand conclut son analyse de ce courant par cette hypothèse de recherche que les historiens des idées politiques devraient creuser ; ’’Ce syncrétisme semblerait marquer la fin historique de la Contre-Révolution en tant que mouvement de pensée’’ (p.36).

Rodolphe Badinand s’interroge de manière inattendue : ‘’L’écologie : le dernier surgeon contre-révolutionnaire ?’’ (p.38). L’auteur fait un rapprochement insoupçonné entre, d’une part les écrits d’un Edouard Goldsmith ou d’un Bernard Charbonneau, et d’autre part, le roman balzacien Le Médecin de Campagne, sorte d’Arcadie où «’’chacun mène une existence équilibrée’’ et où ‘’la nature maîtrisée, mais non agressée par le machinisme, donne des fruits à tous les villageois’’ (p.39). Au même titre que la Nouvelle Droite et la Révolution Conservatrice, l’écologie dépasse ‘’les vieux clivages, devenus obsolètes’’ (voir le slogan ‘’Ni Droite ni Gauche’ d’Antoine Waechter) et ne se laisse pas enfermer dans le binôme Révolution – Contre Révolution. Sa vision du monde dynamique rompt avec le passéisme ruraliste exaltant une société champêtre ‘’stable, immuable et édénique’’ (Ibid)

Partageant avec les écologistes certaines légitimes préoccupations environnementales, Rodolphe Badinand avertit : ‘’Si le réchauffement planétaire se poursuit et s’accentue, dans quelques centaines d’années, la banquise aura peut-être disparu, faisant de l’océan polaire un domaine

maritime de première importance’’ (p.123). La maîtrise de l’Arctique s’impose à l’auteur comme une des plus impérieuses nécessités pour le futur Empire européen. Cet enjeu tant stratégique que symbolique est d’autant moins négligeable que les anciennes mythologies indo-européennes, y compris celle de l’Hellade méditerranéenne et celle de l’Inde védique, mentionnent le Septentrion comme l’origine, sinon de l’humanité, du moins d’une de ses plus importants rameaux. L’Europe se devra donc d’être présente sur tout le pourtour de l’Océan Arctique comportant aussi des rivages asiatiques et nord-américains.

‘’Face à la marée montante des peuples du Sud, le regroupement intercontinental des descendants de Boréens ne se justifie que par le désir de survivre au XXIème siècle. Cela mérite au moins un débat que seul l’avenir tranchera’’ (p.73).

Rodolphe Badinand nous convie à effectuer deux démarches simultanées : retrouver le chemin de notre ‘’plus longue mémoire’’ et imaginer notre futur lointain.

‘’Les contre-révolutionnaires souhaitaient conserver intact le passé. Leur démarche les obligea souvent à faire de l’avenir table rase. Entre la négation du passé, propagée par la Modernité, et le refus du futur, pratiqué par la Contre-Révolution, existe une troisième voie : l’archéo-futurisme’’ (p.44). L’auteur se réfère à Guillaume Faye, qui a longtemps partagé avec Alain de Benoist, quoique dans un autre registre, le magistère intellectuel de notre famille de pensée. Né vers 1972, issu de la génération suivante, Rodolphe Badinand peut prétendre à la succession de ces deux maîtres à penser, selon l’expression consacrée et en l’occurrence toute relative si l’on pense à ces figures hors normes que sont René Guénon (1886-1951) et Julius Evola (1898-1974).

A propos de ces deux immenses éveilleurs, il est temps de se demander dans quelle mesure ils ont été piégés par le binôme Révolution-Contre Révolution. C’est à force de critiquer le progressisme moderne rectilinéaire que l’on dérive peu à peu, au départ d’une conception cyclique de l’histoire, vers un décadentisme ‘’traditionnel’’ tout aussi rectilinéaire.

Progressisme et décadentisme apparaissent alors comme les deux faces de la même médaille, de même que s’impose la nécessité, pour la Nouvelle Droite et la Révolution Conservatrice, de faire venir leurs adversaires sur leur terrain (c’est Rodolphe Badinand qui souligne). ‘’Qu’elles cessent donc de débattre des idées adverses pour imposer la discussion sur leurs idées’’ (p.43). Qu’elles arrêtent de disserter sur les inconvénients du progressisme et sur l’absurdité d’un ‘’sens de l’Histoire’’, et qu’elles valorisent les avantages et la solidité de leur conception cyclique du devenir humain, qui est une respiration à plusieurs vitesses, et qui ne peut en aucun cas dégénérer en un décadentisme vertigineux.

Osons nous dresser avec Rodolphe Badinand contre l’exorbitante prétention de la démocratie moderne à être le point oméga de l’aventure humaine. Adoptée le 26 août 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comporte en son Article XI une restriction à la liberté d’expression que l’auteur reprend in extenso : ‘’sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ‘’ (p.18).Rodolphe Badinand commente : il s’agit d’ ‘’une phrase si vague qu’elle permet toutes les interprétations possibles et justifie toutes les polices de la pensée. Or le totalitarisme commence quand on empêche certaines opinions de s’exprimer sur la place publique…(Ibid.). La Modernité est donc bien la ‘’matrice des totalitarismes » ». Sous le couvert de la démocratie et du ‘’droit-de-l’hommisme’’ sévit un terrorisme intellectuel s’appuyant sur des lois liberticides et rétablissant le délit d’opinion, dont sont passibles tous ceux qui contestent les fondements du Système. Un de ces fondements concerne les origines de l’espèce humaine. C’est la thèse africano-centriste selon laquelle l’Afrique serait l’unique berceau de l’humanité, le seul foyer primordial à partir duquel le primate se serait transformé en homo sapiens.

En optant pour une vision ‘’boréocentrique’’ de l’histoire, Rodolphe Badinand ne craint pas de s’exposer à la vindicte de la ‘’bien-pensance’’ qui pourrait lui faire grief ‘’d’une supercherie scientifique à relent raciste’’ (p.69).

Pourtant, ses ‘’Notes dissidentes sur la nation de tradition Primordiale’’, autre chapitre très fouillé et hyper-documenté, révèle une approche pluraliste du problème. Logique et conséquent, Rodolphe Badinand se refuse à trancher la question de l’antériorité en faveur de l’un ou l’autre ‘’ensemble ethnique’’. ‘’N’y aurait-il pas finalement une succession aléatoire de Traditions primordiales pour chaque entité ethnique matricielle ? Et si c’était le cas, qui bénéficierait de l’antériorité ? On le voit : ce type de questionnement débouche sur une absence de réponse d’ordre humain. Cependant, s’interroger sans cesse est le meilleur moyen de maintenir son esprit libre et éveillé. L’interrogation permanente produit des antidotes aux toxines du conformisme médiatique’’ (p.71).

Nous voici aux antipodes du dogmatisme des traditionalistes qui, même lorsqu’ils se définissent comme ‘’intégraux’’ et se réclament d’Evola ou de Guénon, demeurent fréquemment incapables d’auto-critique, inaptes à soulever eux-mêmes des objections à leur discours, fascinés par ‘’le pessimisme foncier de la doctrine des âges, souvent porteur de désespoir ou d’inaction totale’’ (p.59).

Rodolphe Badinand est un authentique ‘’penseur libre’’ aussi éloigné de la fallacieuse ‘’libre-pensée’’ que de son primaire retournement traditionaliste, aussi étranger à la linéarité évolutive qu’à la descente sans frein de l’âge d’or à l’âge de fer. La ‘’spiritualité primordiale’’ ne serait-elle pas plutôt d’inspiration astrologique, c’est-à-dire fondée sur l’alternance de courbes ascendantes et descendantes, tributaires des angles tantôt harmonieux tantôt dissonants formés entre eux par les astres ?

Diverses formes d’astrologie caractérisent en tout cas les aires culturelles où Rodolphe Badinand discerne, en s’appuyant sur de récentes recherches anthropologiques, paléontologiques et archéologiques, l’empreinte des Boréens, ancêtres des Indo-Européens, grand peuple migrateur de la plus haute préhistoire ‘’ne rechignant jamais les rencontres avec les tribus indigènes’’ (p.68).

Celles-ci possèdent peut-être leur propre foyer d’irradiation culturelle, leur ‘’tradition primordiale’’ indissociable de leur ‘’’spécificités ethno-spirituelles » » (p.71). Dans la Grèce antique, parallèlement à l’exaltation mythologique du ‘’séjour des dieux’’ localisé au Nord et gardé à l’Occident par les Hespérides, à l’entrée du fameux jardin aux ‘’pommes d’or’’ que cueillit Héraklès et qui subjuguèrent la farouche Atalante, le scrupuleux Hérodote évoquait la possibilité de l’existence d’Hypernotiens, équivalents de nos Hyperboréens, matrice des peuple du Sud avec lesquelles nous sommes appelés à fonder une ‘’fraternité qualitative’’ (p.60).

En effet, ‘’la tradition risque d’avoir sa signification détournée et de devenir à son corps défendant un auxiliaire du fraternitarisme mondial’’ (c’est Rodolphe Badinand qui souligne) assimilable à ‘’un oecuménisme pervers ‘’ (Ibid). Sous le couvert de celui-ci peut de développer une forme spirituelle d’impérialisme et de domination mondiale à laquelle les Boréens étaient totalement réfractaires lorsqu’ils quittèrent leurs terres arctiques d’origine pour essaimer sur d’autres continents et fonder peut-être les cultures méso-américaines, l’Egypte pharaonique, la Chine du Céleste Empire.

Les historiens de notre famille de pensée saluent en Dominique Venner un guide incontournable dont Rodolphe Badinand se solidarise dans la critique de ‘’la conception guénonienne d’une seule tradition hermétique et universelle, qui serait commune à tous les peuples et à tous les temps, ayant pour origine une révélation provenant d’un ‘’ultramonde’’ non identifié’’ (p.60). A la suite du directeur de la Nouvelle Revue d’Histoire, l’auteur subodore dans le ‘’traditionalisme intégral’’ un ‘’syncrétisme équivoque’’ et une critique de la modernité ne débouchant ‘’que sur un constat d’impuissance’’ (Ibid.), ‘’l’attente millénariste de la catastrophe’’ (p.61).

Par delà les fausses alternatives Tradition-Modernité et Révolution-Contre-Révolution, la brillante anthologie de Rodophe Badinand, compilant des textes écrits ces dix dernières années dans L’Atre, Cartouches, Roquefavour, Eléments et L’Esprit européen, suggère de remonter aux sources vives de cet ‘’esprit européen’’ et de réfléchir à son adaptation au monde de demain et d’après-demain. ‘’Il y a du travail pour cent ans’’, écrivit un jour Robert Steuckers. Rodolphe Badinand est un des pionniers de ce siècle de renouveau de l’intelligence européenne, de cette ère de rayonnement retrouvé et de renaissance métapolitique, de cette nouvelle étape de l’aventure humaine où les Européens et fiers de l’être sauront être à l’écoute des sagesses fleuries sous d’autres latitudes, pour construire enfin une Terre harmonieuse et pacifiée.

(1)Editions Alexipharmaque, collection ‘’Les Réflexives’’, 2008.

(2)Rodolphe Badinand, est un journaliste proche de la Nouvelle Droite. Il a été secrétaire de rédaction de la revue Roquefavour. Il a également tenu la rubrique trimestrielle ‘’Les Chronique païennes’’ dans L’Âtre. Il a aussi écrit pour Cartouches, Rivarol, Eléments et L’Esprit Européen (la revue, puis le site). Il collabore aujourd’hui au site européaniste non-conformiste d’expression française Europe Maxima.

 

 

‘’ LE PLAT PAYS’’ Poème d’inspiration cosmique

A l’occasion du trentenaire de la mort de Jacques BREL (29.03.1929 – 09.10.1978)
par Daniel COLOGNE

Les textes des chansons de Brel ont une qualité littéraire que plus personne désormais ne conteste. La plupart peuvent se lire comme des poèmes indépendamment de la musique qui les accompagne.

Le plat pays (1961) se compose de 28 vers divisés en 4 strophes. Le 7ème vers de chaque strophe constitue le refrain. Sa versification est différente de celle des 6 autres vers. Consciemment ou non, Brel opte pour une structure cosique rythmée comme le mois lunaire de 28 jours, par les 4 étapes que sont la Nouvelle Lune, le premier quartier croissant, la Pleine Lune et le second quartier décroissant.

Les 4 strophes correspondent aux 4 points cardinaux présentés dans l’ordre de leurs axes : Est, Ouest, Nord, Sud.

A chaque point cardinal est associé un vent, ce qui incite au rapprochement avec la poésie d’Emile Verhaeren (1855-1916).

Les phénomènes naturels (le vent, la pluie) occupent une place importante chez le poète des Campagnes hallucinées.

‘’Le vent, le vent

Le vent cornant novembre’’

‘’Au carrefour des trois cents routes

Le vent des peurs et des déroutes’’

Jacques Brel attribue au ‘’plat pays ‘’ :

’Des chemins de pluie pour unique bonsoir’’

Et

”De vagues rochers que les marées dépassent

 

 

‘Et qui ont à jamais le coeur à marée basse”

Inutile d’insister sur le lien entre la Lune et les marées. L’évocation des vents autorise aussi la comparaison avec Léo Ferré (1916-1987).

Aux diverses formes que prend Eole, Ferré s’adresse ainsi :

’Vous pour qui les cheveux

Ne sont qu’un champ de blé’’.

Brel écrit :

‘’Quand le vent est au rire, quand le vent est au blé,

Quand le vent vient du Sud, écoutez-le chanter

 (fin de la 4ème strophe)

’Le plat pays qui est le mien’’

(refrain)

 

 

Cette même strophe commence ainsi :

‘’Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut

Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’’

 Frida est la jeune fille de chez Ces gens-là. Mathilde, Madeleine, Isabelle, Jeff, Les Prénoms de Paris : grâce à cette litanie de titres, on ne peut être surpris par l’usage brellien de deux prénoms pour marquer le passage d’une terre scaldéenne (flamande) à l’autre (wallonne et française).

L’évocation de l’Italie renvoie au monde de la peinture. De la même façon, la strophe 2 fait référence au passé artistique, à l’architecture gothique.

’Avec des cathédrales pour uniques montagnes

Et de noirs clochers comme mâts de cocagne’’

 En fin connaisseur du symbolisme cosmique de l’art des bâtisseurs, Brel sait que les cathédrales sont des navires (des nefs pourvues de ‘’mâts’’) censés cheminer d’Ouest (direction du portail) en Est (direction du chœur). Quant au transept il épouse l’axe Nord-Sud.

La strophe 1 a des accents macphersoniens.

’Avec infiniment de brumes à venir’’

aurait pu écrire l’auteur des Poèmes d’Ossian.

La strophe 3 renferme des expressions que l’on retrouve dans d’autres chansons.

‘’Avec le vent du Nord qui vient s’écarteler

Avec le vent du Nord écoutez-le craquer,

Le plat pays qui est le mien’’.

C’est le vent du Nord

Qui a fait craquer la Terre

Autour de Bruges’’

(Mon père disait)

’Pour atteindre à s’en écarteler

Pour atteindre l’inaccessible étoile’’

 (L’Air de La Quête de l’ Homme de la Mancha).

Mais il faut revenir à la quatrième et dernière strophe pour mesurer à nouveau l’importance de l’inspiration cosmique du Plat pays.

 ’Quand les fils de novembre nous reviennent en mai

Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet’’

 Remarquons d’abord la confusion du Temps et de l’Espace, procédé utilisé par d’autres chanteurs-poètes :

‘’Dans une ville où je passais

Bien au nord du mois de juillet’’

(Julien Clerc : Le Patineur)

Mais attardons-nous sur le vers qui évoque l’axe novembre-mai (axes Scorpion-Taureau et Sagittaire-Gémeaux en astrologie).

Aux alentours du 11 novembre, on assiste fréquemment à une ultime offensive estivale : ‘’l’été de la Saint-Martin’’.

Juste en face, aux environs du 11 mai, se succèdent les ‘’Saints de glace’’, période des dernières gelées, assaut final de l’hiver.

En toute rigueur météorologique, ces deux époques de l’année correspondent aux commencements réels de l’hiver et de l’été. La réitération cyclique de ‘’l’été de la Saint-Martin’’ et des ‘’Saints de glace’’ justifie l’usage brellien du verbe ‘’revenir’’ (‘’reviennent’’). Brel célèbre ainsi l’éternel retour de l’été,, qui culmine certes en juillet quand ‘’la plaine’’ est ‘’fumante’’ et ‘’tremble’’ sous le Soleil, mais dont le véritable début, au mois de mai, n’a pas échappé au poète doté d’une vision cosmique.

Le plat pays n’est pas seulement un hymne à la Flandre, qu’il serait plus exact de nommer en l’occurrence la Scaldée (pays de l’Escaut). Ce texte est écrit à la gloire de l’éternel retour des saisons, des puissances de la Nature (brumes, vents, pluie), des ‘’quatre horizons qui crucifient le monde’’, comme l’écrit un autre poète, et de la victoire toujours recommencée de la lumineuse gaîté estivale sur les brouillards de novembre et les nuages des mortes saisons. Alors, pour paraphraser Baudelaire, les canaux, qui voulaient se perdre ou se pendre dans le ciel bas et gris, ‘’se couvrent’’ au contraire ‘’d’hyacinthe et d’or’’. Les ‘’noirs clochers’’ s’endorment ‘’dans une chaude lumière’’.

 NB : vous pouvez consulter le thème astrologique de naissance de Jacques Brel dans notre rubrique :Ainsi parlent les astres”.

Texte également paru surle site  www.europemaxima.com

 

 

 

 

La jeunesse politique de Thomas Owen (1910 – 2002)

par Daniel Cologne

 Gérald Bertaut (alias Thomas Owen) naît le 22 juillet 1910 à Louvain. Il entreprend aux Facultés universitaires Saint-Louis, à Bruxelles, des études de droit dont certains aspects pragmatiques lui permettent de collaborer dès 1933 à la gestion du Moulin des Trois Fontaines (Vilvorde, banlieue Nord de Bruxelles). Il fait carrière dans la minoterie. En 1953, il est élu président de l’Association des meuniers belges. À l’époque, il a déjà derrière lui un nombre considérable d’écrits dans les catégories du journalisme politique (sous son patronyme), du récit policier ou fantastique (sous le pseudonyme de Thomas Owen) et de la critique d’art (sous le pseudonyme de Stéphane Rey).

Brillant représentant de ce que Jean-Baptiste Baronian appelle ‘’l’école belge de l’étrange‘’, Thomas Owen publie notamment Les maisons suspectes et autres contes fantastiques (1) et La Truie et autres histoires secrètes (2). Une dizaine d’années avant son décès (survenu le 2 mars 2002), il accorde un long entretien à une jeune universitaire qui lui consacre son mémoire et qui, parlant du talentueux polygraphe, l’évoque en ces termes : ‘’Inépuisablement à l’affût des faiblesses humaines, jamais il ne juge ni n’impose ses pensées, étant lui-même sceptique et rebelle aux connaissances dogmatiques.’’ (3)

Pourtant, cet homme à la grande ouverture d’esprit, dont la devise est ‘’Tout comprendre pour tout pardonner‘’, pourrait aisément être versé au nombre des ‘’révolutionnaires-conservateurs’’ des années 1930, voire à celui des adhérents à ‘’l’aile dangereuse de la Jeune Droite‘’.

Gérald Bertot fait ses débuts littéraires en 1925 dans Le Blé qui lève, organe de la J.U.C. (Jeunesse universitaire catholique). En 1930, il fonde La Parole universitaire. La même année, il devient rédacteur en chef de L‘Universitaire catholique, tout en collaborant à des revues comme L’Autorité, dont l’intitulé même illustre le mot d’ordre : ‘’Pas de compromission‘’. Gérald Bertot le concède : ‘’Nous étions très rigoristes sur le plan de la position catholique [...]. On nous considérerait probablement aujourd’hui comme des intégristes’’ (propos tenus en 1993).

Anne Deckers confirme : ‘’Tous ses textes de jeunesse, qu’ils soient critiques littéraires ou autres, restent très (trop ?) respectueux de la religion en dépit de leur vernis révolutionnaire et de leur ton de violente franchise‘’.

À Gérald Bertot, le catholicisme apparaît comme un ensemble de ‘’trésors temporels et spirituels’’ constituant ‘’le plus lumineux héritage à léguer aux temps à venir‘’. Il écrit encore cela en 1934. Mais vers 1936, il s’indigne devant ‘’le massacre qu’ils [les catholiques] font des plus nobles idées’’ et leur reproche de plus en plus leur ‘’incompréhension du problème social‘’, leurs ‘’tâtonnements multiples‘’, leurs ‘’hésitations écoeurantes‘’, leur propension à se catamorphoser en une ‘’ligue de bourgeois assouvis, attentifs à l’âme des petits, à la moralité des conscrits, mais trop longtemps insouciants du sort matériel et moral des travailleurs‘’.

Dans un article retentissant de l’été 1936, Gérald Bertot fait l’inventaire des Fastes et faiblesses du parti catholique, l‘accuse de se laisser contaminer par le ’’profitariat‘’, grande maladie de l’après-guerre, le vitupère dans la mesure où il ‘’restaure à coup de compromissions et de lâchetés’’ l’ordre ancien assimilé à un ‘’édifice de plâtre’’ dont ‘’il faut hâter l’écroulement‘’.

Chez le futur Thomas Owen affleure parfois l’impatience de participer à l’édification d’un ‘’ordre nouveau‘’. Il n’est donc pas surprenant de trouver sous sa plume un éloge de Mussolini qui répand de ‘’saines théories’’ de ‘’renouveau social et politique‘’. Le jeune chroniqueur admire ‘’la force qui se dégage de la personnalité du chef d’État italien’’.

Après l’Anschluss, Gérald Bertot prend ses distances par rapport à une Allemagne pour laquelle sa durable sympathie s’enracine dans une inébranlable conviction pacifiste et dans la dénonciation de l’iniquité du traité de Versailles. Il se déclare ‘’convaincu de la lourde responsabilité des alliés dans le durcissement de l’Allemagne‘’. Il s’attaque à Romain Rolland et à son enthousiasme aveugle pour ‘’la plus fragile trilogie de notre temps, le bloc France-Angleterre-U.R.S.S.’’. Le marxisme demeure son ennemi numéro un tout au long de la décennie 1930. Il qualifie de ‘’folie pure’’ l’idolâtrie de la ‘’collectivité abstraite‘’. Il décrit ‘’l’esprit révolutionnaire’’ comme un pseudo-idéal ‘’creux, vide autant d’héroïsme que de signification claire‘’. Dans la citation qui précède, c’est moi qui souligne, car à travers l’aspiration à la clarté, je pense mettre le doigt sur ‘’l’équation personnelle’’ du jeune journaliste politique en même temps que sur la meilleure raison de le relire d’un oeil favorable. L’ordre nouveau doit se construire ‘’par voie d’évolution raisonnée‘’, écrit Gérald Bertot, pour qui la ‘’culture personnelle’’ et la ‘’doctrine précise’’ sont les ‘’seuls garants d’une action efficace et durable dans l’avenir‘’. Il ajoute pertinemment que ‘’l’esprit ne peut perdre ses droits sous prétexte que le temps passe‘’.

La Seconde Guerre mondiale brise chez Gérald Bertot l’appel goethéen vers ‘’plus de lumière’’ et le rêve kantien d’une ‘’paix perpétuelle‘’. Thomas Owen se réfugie dans l’imaginaire, l’autre témoignage d’une nordicité qui imprègne la littérature belge de langue française de Charles De Coster à Jacques Brel. Le critique d’art Stéphane Rey demeure un grand classique amoureux des formes accomplies, peu perméables aux charmes douteux de l’abstraction-même baptisé ‘’lyrique‘’- et à la trouble séduction d’un art ‘’non-figuratif’’que l’on devrait souvent vilipender comme un art défiguratif.

Que retenir de la préhistoire juvénile et politique de Thomas Owen ? Par delà son refoulement dégoûté du ‘’régime pourri [...] des politiciens sans sincérité‘’, son aversion pour la nationalisme post-14-18 et ses aigres parfums de revanche, l’horreur que lui inspire la pseudo-religion marxiste, il faut voir en lui un ‘’non conformiste des années Trente‘’, un jeune catholique se débarrassant rapidement des préjugés de sa famille spirituelle d’origine et se hissant à la vision d’un ‘’ordre nouveau’’ fondé ‘’sur des principes immuables‘’. Ces ‘’principes immuables’’ auraient pu s’articuler autour d’une identité européenne, via la réconciliation avec l’Allemagne, s’il s’était trouvé plus de gens pour ‘’hurler que la guerre était avant tout idiote, que c’était indigne des hommes de l’avoir faite et que ce serait immonde de la recommencer‘’.

Voilà ce qu’écrit en 1937 un jeune ‘’révolutionnaire-conservateur‘’, à la fois ‘’à droite’’ et ‘’à gauche‘’, qui s’apparente tantôt à Léon Daudet lorsqu’il honnit ‘’le siècle plat’’ (le ‘’stupide XIXe siècle‘’), tantôt à José Antonio Primo de Rivera à l’unisson duquel il pourrait clamer que ‘’l’action sans pensée n’est que barbarie‘’, tantôt à Jacques Prévert qui nous rappelle tout simplement, dans un poème mis en musique et chanté par Yves Montand : ‘’Quelle connerie, la guerre !’’

Notes:

1 : Verviers, Éditions Marabout, 1978.

2 : Bruxelles, Éditions Labor, 1988.

3 : Anne Deckers, Thomas Owen ou La Force du regard, Université libre de Bruxelles, année académique 1992 – 1993, p.183. Ce mémoire mériterait d’être édité. Les citations qui suivent sont extraites du premier chapitre (pp.2 à 24) consacré à la jeunesse de Gérald Bertot devenu Thomas Owen en 1941.

Article déjà paru sur le site europemaxima.com

 

Eugène Demolder et « Le Massacre des Innocents »

par Daniel Cologne

Une artère de Schaerbeek porte son nom. C’est pourtant à Molenbeek-Saint-Jean, au 61 quai du Hainaut, qu’Eugène Demolder vient au monde le 16 décembre 1862. Il a 13 ans lorsque son père, Alfred Demolder, devient directeur des Tramways Bruxellois. Il entreprend des études de droit. Il est admis en stage au barreau le 3 mai 1884. Il Y est officiellement inscrit le 19 novembre 1887. Par arrêtés royaux des 24 janvier 1884 et 4 février 1897, Eugène Demolder est nommé juge de paix suppléant au deuxième canton de Bruxelles.

Des « notes d’audience » lui fournissent la matière d’un livre autobiographique intitulé Sous la Robe (1898). Demolder y évoque la figure légendaire du juge de paix Beernaerts. Ce dernier siégea à Molenbeek-Saint-Jean du 26 juin 1872 au 26 octobre 1891. Sa verve et ses mots drôles attiraient la foule à ses audiences. Une femme, sur la profession de laquelle le doute ne s’imposait nullement, se plaignait un jour devant lui de ce qu’elle avait été traitée de « chameau », il lui répondit : « Mais, Madame, je ne me fâche jamais, moi, quand on m’appelle Monsieur le Juge ». Une autre fois, l’Administration communale de Molenbeek-Saint-Jean avait, illégalement, fait remplacer par une boule en bois noir la croix des corbillards : « Attendu que la croix du corbillard a été remplacée par une boulette de l’Administration communale !… » Il avait l’indulgence facile.

Un jour, des gamins comparaissaient devant lui pour s’être baignés dans le canal à un endroit interdit à toute natation. La prescription de la police communale édictée à cet effet portait : « Il est interdit d’entrer dans le canal ». Or, l’agent avait vu les garçonnets en sortir, et le juge les acquitta, déclarant : « Attendu qu’il est défendu d’entrer dans le canal et non pas d’en sortir ! Attendu que les prévenus ont été surpris sortant du canal ! Pour ces motifs, le tribunal les acquitte tous ».

Eugène Demolder fait tout naturellement ses débuts littéraires dans Le Journal des Tribunaux. Il se fait remarquer comme critique d’art et ses études sur Constantin Meunier, Henri De Braeckeleer et Félicien Rops sont rassemblées dans Impressions d’Art (1889). En 1895, il épouse la fille du célèbre aquafortiste namurois et s’installe à Essonnes. C’est là qu’il décède le 9 octobre 1919, des suites d’une angine de poitrine, non sans laisser une douzaine de livres injustement tombés dans l’oubli.

La Mort aux berceaux est une pièce en un acte dont l’année de rédaction nous est inconnue. Elle a pour thème « Le Massacre des Innocents » (1). Elle a été représentée sans succès au Théâtre du Parc en 1900.

La même lacune de datation existe pour L’Agonie d’Albion, mais on peut supposer l’œuvre écrite pendant la Guerre des Boers d’Afrique du Sud (1899-1902) ou juste après ce conflit anglo-hollandais où Demolder prend parti pour les colons bataves.

Pour le reste du corpus demoldérien, et à l’exception d’ Impressions d’Art, tous les livres paraissent durant une courte période de huit ans (1896 – 1904), dans une très brève phase d’hyper-activité littéraire, comme le note pertinemment l’auteur d’une monographie publiée en 1920 (2).

Quatuor (1897) et Le Cœur des Pauvres (1901) sont des recueils de nouvelles où Demolder se penche avec sympathie sur les couches les plus défavorisées de la société, sur celles et ceux dont le sort peu enviable a éveillé sa sensibilité de juriste. Un autre recueil intitulé Les Récits de Nazareth (1903) confirme l’intérêt que porte Demolder au thème de la Nativité.

Le roman intitulé L’Arche de Monsieur Cheunus (1904) termine l’œuvre d’Eugène Demolder non sans un détour par le récit de voyage : L’Espagne en auto (1900).

La Route d’Émeraude (1899) évoque les peintres hollandais, et notamment la figure de Rembrandt. L’académicien Jean Richepin en a tenté une adaptation théâtrale peu convaincante (3). Ce sont les fastes du XVIIIe siècle français qui mobilisent l’inspiration de l’écrivain molenbeekois dans Le Jardinier de la Pompadour (1901), narration de l’amour qu’éprouve pour la célèbre marquise un humble horticulteur « ébloui » devant la favorite de Louis XV comme devant « la reine des fleurs ».

1896 et 1901 sont pour Eugène Demolder des millésimes d’intense créativité avec la parution du Royaume authentique du grand Saint-Nicolas et des Patins de la Reine de Hollande. Ce sont aussi les années qui consacrent la cité imaginaire d’Yperdamme d’abord sous la forme d’une « légende » à la manière de Charles De Coster (4), ensuite au travers d’un recueil de contes (5), parmi lesquels on retrouve « Le Massacre des Innocents ».

L’œuvre d’Eugène Demolder s’articule autour du contraste entre des lieux historiques réels, tels que la France de la Pompadour et l’Amsterdam de Rembrandt, et des contrées imaginaires, des régions rêvées, des pays légendaires à la situation temporelle incertaine et à l’espace revêtu d’une mythologie : la Flandre d’Yperdamme, la Hollande où la reine Walburge patine sur l’Escaut gelé.

Cette Hollande là n’est pas celle des Afrikaners. Ce sont les Pays-Bas encore unifiés d’avant 1579. C’est le comté de Flandre du Moyen Âge s’étendant d’Arras au Zuiderzee. C’est une Flandre qui, dans La Légende d’Yperdamme, est promue au rang de terre promise. On y voit Jésus prêcher et les marins y réaliser une pêche miraculeuse : « trésorerie voguant sous un ciel de ferveur ».

Eugène Demolder situe à Yperdamme l’épisode du Massacre des Innocents. Il évoque l’ascension des petites victimes d’Hérode au paradis, tandis que Joseph, Marie et Jésus prennent la fuite dans un décor hivernal qui rappelle Le Dénombrement de Bethléem (de Pierre Bruegel (1525-1569).

Laissons l’écrivain conclure par ce superbe extrait des Contes d’Yperdamme :

 ‘’De ces terrasses de rêve éternel, penchés aux balcons. du paradis, les Innocents consolés regardent, bien loin, Yperdamme en deuil et pareille à un nid dont un vautour vient d’arracher les oisillons. La neige scintille à l’infini sur les mondes, et la Sainte Famille fuit là-bas par les villages d’hiver. Elle traverse les canaux givrés et les plaines où se dressent des peupliers de glace. Sainte-Marie porte en ses bras le Bambin Adorable, mais pour que ses chairs ne frissonnent pas dans l’aigreur du froid, elle le cache sous son grand manteau. Elle est assise sur un âne, et saint Joseph marche en avant, une scie sur l’épaule, un sac plein d’outils à la main. Les villages se recueillent, .et déjà la lune monte entre les saules, lanterne miraculeuse accrochée pour la fuite divine au ciel du soir.’’

Notes

 

 

1 : Évangile de saint Mathieu, chapitre XIII, verset 16. Le roi Hérode fait exécuter tous les enfants de la région de Bethléem qui ont moins de deux ans, mais Joseph, Marie et Jésus sont déjà en fuite vers l’Égypte.

2 : Georges Ramaekers, Eugène Demolder, Turnhout, Éditions Brepols, collection « Les Grands Belges », 1920.

3 : Georges Ramaekers estime cette transposition théâtrale « inférieure à l’original » et, selon lui, « la figure de Rembrandt ne gagne rien, ni aucun des autres personnages du plus beau roman de Demolder, à sortir des pages du livre pour s’agiter sur la scène » (Ibid., p. 21). Rappelons que Rembrandt, né à Leyde, en 1606, et décédé à Amsterdam, en 1669, est l’auteur de nombreuses toiles ou eaux-fortes d’inspiration chrétienne : Jésus prêchant, Le Reniement de Pierre, Les Pèlerins d’Emmaüs.

4 : Très intéressante pourrait s’avérer une lecture comparative de La Légende d’Ulenspiegel (1867) de Charles De Coster (1827-1879) et de La Légende d’Yperdamme (1896) d’Eugène Demolder (1862-1919).

5 : Les Contes d’Yperdamme paraissent en 1901.

P.-S. Paru dans Molenbecca,25, janvier 2007.

Cercle d’histoire locale de Molenbeek-Saint-Jean – Revue trimestrielle publiée avec l’aide de la Commission communautaire Française, de la Communauté Française de Belgique, de Vlaamse gemeenschapscommisie et avec l’appui du Collège des Bourgmestre et Echevins de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Il a notamment publié Sint-Jans Molenbeek en de Vlaamse auteurs van nu en vroeger de Maria Vandenbosch et Marcel Timmermans, l’héritier d’une dynastie molenbeekoise de Daniel Cologne. Membre de “Entente des cercles d’histoire de la Région de Bruxelles-Capitale. Editeur responsable : Jean Boterdael E-mail : molenbecca@skynet.be

 

 

 

 

 

INTRODUCTION AU COIN LITTERAIRE

Nous proposons ici des études consacrées à des écrivains prestigieux, méconnus ou à redécouvrir.

Ces textes sont destinés à compléter harmonieusement les rubriques précédentes.

D.Cologne